Reconnaissance par Israël du Somaliland: “Une tentative visant à promouvoir la réinstallation forcée de Palestiniens dans des territoires tiers”
Bien qu’ils n’aient pas reconnu l’indépendance du Somaliland, les Etats-Unis d’Amérique ont volé au secours d’Israel qui a établi des relations diplomatiques avec cette province en sécession depuis 30 ans de la Somalie, lors d’un vif débat lundi au Conseil de sécurité de l’ONU, à New York. A l’opposé de 14 autres pays membres permanents et non-permanents du conseil, ils ont défendu “ce choix”, contre de vives contestations exprimées notamment par la Ligue des Etats arabes, l’Union africaine et de nombreux pays.
Les A3+ (Algérie, Guyana, Sierra Leone et Somalie) qui ont demandé la reunion du Conseil ont appelé à rejeter et condamner sans équivoque cette « action illégale qui met en péril les fondements mêmes de l’ordre international ». Ils ont dénoncé une tentative visant à promouvoir la réinstallation forcée de Palestiniens dans des territoires tiers, des mesures qualifiées d’illégales et moralement répréhensibles, contraires au droit international et à l’avis consultatif de la Cour internationale de Justice relatif au déplacement forcé des populations.
La ré-architecture géostratégique du monde arabe et de son voisinage a franchi un pas supplémentaire avec la reconnaissance, le vendredi 26 décembre 2025, par Israël de la Somaliland et l’établissement de relations diplomatiques completes entre les deux pays. Si cette annonce suprend le grand public, elle était prévisible pour les diplomates et les analystes tant les contacts entre les services des deux pays étaient entrepris de longue date et intensifiés ces derniers mois la laissait présager.
Véritable trésor géostratégique, le Somaliland est situé entre Djibouti, la Somalie et l’Ethiopie, s’étend sur 176.000 Km avec une façade maritime de 850 km le long du golfe d’Aden sur la mer rouge, et une population de près de 6 millions d’habitants. Il représente une importance particulière, encore plus dans le contexte actuel. De multiples atouts majeurs suscitent la convoitise des grandes puissances regionales et internationals qui le courtisent
Livrant une excellente analyse publiée par le Centre Al-Ahram des études politiques et stratégiques (Egypte), le professeur Hamdi Abdel Rahman Hassan, professeur de sciences politiques aux universités de Zayed et du Caire, estime que cette reconnaissance préfigure des changements profonds dans l’ensemble de la region. Il a bien voulu autoriser Leaders à traduire de larges extraits de son analyse.
“Sur le plan maritime, le Somaliland, écrit-il, occupe une position extrêmement sensible à l'échelle mondiale, puisqu'il contrôle 460 miles de côtes le long du golfe d'Aden, ce qui en fait la porte sud du détroit de Bab al-Mandab, par lequel transite près d'un tiers du commerce maritime mondial chaque année, y compris les cargaisons d'énergie vitale du Moyen-Orient vers l'Europe et l'Asie. Cette voie navigable n'est pas seulement une route commerciale, mais aussi un point de passage qui a des répercussions économiques mondiales. Tout trouble imprévu, comme les attaques des Houthis depuis fin 2023, entraîne une augmentation des primes d'assurance, le détournement des cargaisons loin du canal de Suez et des pertes de plusieurs milliards de dollars pour les chaînes d'approvisionnement mondiales. Cela rend peut-être le contrôle du Somaliland sur ses côtes indispensable à toute stratégie visant à stabiliser la sécurité dans la mer Rouge.
Sur le plan économique, le Somaliland offre à l'Éthiopie, pays sans littoral, une voie vers l'indépendance maritime grâce au port de Berbera, qui a été développé par Dubaï Ports World pour accueillir environ 500 000 conteneurs par an. Relié par des lignes ferroviaires à d'Addis-Abeba, il réduira la dépendance de l’Ethiopie vis-à-vis de Djibouti pour la quasi-totalité de son commerce international. Cette diversification de l'accès aux ports a des répercussions profondes : l'Éthiopie a signé un accord de 50 ans avec le Somaliland qui lui accorde des droits sur des bases militaires et une reconnaissance officielle conditionnée à l'efficacité du port de Berbera, faisant du Somaliland la clé de la vision de l'Éthiopie de devenir une puissance maritime dans la mer Rouge avec des capacités maritimes indépendantes.
Stratégiquement, le Somaliland est un pont dans les arrangements régionaux qui se dessinent après la guerre de Gaza entre Israël, l'Éthiopie et certains pays arabes, et qui visent à contenir l'influence iranienne et les opérations des Houthis dans la mer Rouge. C'est pourquoi la reconnaissance d'Israël envers le Somaliland reflète une appréciation sincère de son importance en tant que plateforme logistique maritime, pour la collecte de renseignements et la coordination de toute action militaire contre l'Iran et ses mandataires. En contrepartie, le Somaliland pourrait bénéficier de la technologie israélienne dans les domaines de l'agriculture, de la gestion de l'eau et de la sécurité portuaire. En outre, le Somaliland offre ce que les États-Unis recherchent depuis longtemps dans la région : des réserves de métaux essentiels aux industries de la défense et des technologies vertes, ainsi que le droit d'établir des bases militaires qui permettent aux États-Unis d'avoir une présence indépendante du corridor encombré de Djibouti, où la Chine établit sa première base militaire à l'étranger et où la concurrence stratégique avec Pékin s'intensifie chaque jour.
La reconnaissance de la Somaliland par Israël reflète donc un changement plus large, les puissances régionales actives ne se contentant plus d'arrangements informels ou d'une dépendance exclusive à l'égard de leurs partenaires étatiques actuels. Elles parient plutôt sur le fait de dépasser le principe de l'Union africaine qui consiste à ne pas reconnaître les États séparatistes, quel qu'en soit le coût diplomatique, car la situation géographique du Somaliland, sa stabilité et sa compatibilité avec les intérêts anti-iraniens sont devenues d'une valeur trop importante pour être ignorées.
Sortir du syndrome de l'état de fait
Il convient de noter qu'Israël figurait parmi plus de trente pays qui ont reconnu la première apparition du Somaliland lorsqu'il a déclaré son indépendance le 26 juin 1960, avant sa décision de fusionner à la fin du mois avec le territoire italien de la Somalie. Avec la deuxième déclaration unilatérale d'indépendance en 1991, les autorités de Hargeisa ont commencé à rechercher la légitimité de la reconnaissance internationale en promouvant deux récits qui ont une grande valeur dans une région troublée et en proie à de graves problèmes de sécurité. Le premier récit est qu'elles représentent un havre de stabilité en termes de pluralisme politique et d'élections compétitives depuis plus de trois décennies. Le second récit est qu'elles ont réussi à faire face aux organisations terroristes religieuses telles que le groupe Al-Shabaab, qui contrôle toujours la majeure partie du sud de la Somalie. Malgré la situation sécuritaire fragile dont a récemment souffert le Somaliland, comme les troubles à Lasanod et à la ville de Burma, capitale de la région d'Odal, il continue d'être considéré comme un modèle à suivre dans une région troublée.
Bien que plusieurs pays, dont la Kenia et l'Éthiopie, aient des bureaux de représentation à Hargeisa, deux étapes importantes ont été franchies vers la reconnaissance internationale du Somaliland.
La première concerne l'Éthiopie, qui a signé un protocole d'accord historique avec le Somaliland le 1er janvier 2024, lui accordant le droit d'accéder à 20 kilomètres de côte sur le golfe d'Aden, près du port de Berbera, en échange d'une promesse explicite de reconnaissance officielle de l'État, faisant ainsi de l'Éthiopie le premier pays à s'engager à reconnaître l'indépendance du Somaliland. Le Premier ministre Abiy Ahmed a qualifié l'accès à la mer Rouge de « question existentielle » et un « droit naturel » pour l'Éthiopie, en tant que plus grand pays enclavé du monde, ce qui rend la légitimité du Somaliland cruciale pour l'indépendance stratégique à long terme de l'Éthiopie et sa capacité à réduire sa dépendance excessive à Djibouti pour le commerce maritime et les opérations maritimes. Grâce à ce protocole d'accord, l'Éthiopie s'est non seulement assurée l'accès à des ports commerciaux, mais aussi, et surtout, la possibilité de louer une base militaire près de Berbera, ce qui lui permet de développer une « marine en eaux bleues » et d'étendre son influence dans la mer Rouge, capacités essentielles pour qu'Addis-Abeba puisse être considérée comme une grande puissance régionale.
La deuxième consiste en les efforts déployés par le sénateur républicain Ted Cruz pour obtenir la reconnaissance américaine du Somaliland. Il mène une campagne coordonnée et intense axée sur quatre axes stratégiques : contenir l'influence chinoise dans la mer Rouge et la Corne de l'Afrique, élargir les partenariats américains en matière de sécurité à de nouveaux alliés, garantir l'accès aux métaux critiques nécessaires aux chaînes d'approvisionnement de défense américaines et approfondir l'alliance entre Israël, les puissances du Golfe et les alliés asiatiques des États-Unis. À titre d'exemple, en août 2025, M. Cruz a envoyé une lettre au président Donald Trump en sa qualité de président de la sous-commission des relations étrangères américaines pour l'Afrique, dans laquelle il affirme que le Somaliland est « un partenaire diplomatique et sécuritaire important pour les États-Unis » qui aide ces derniers à promouvoir leurs intérêts stratégiques dans la Corne de l'Afrique. Les efforts de Cruz semblent avoir réussi à faire passer le Somaliland d'une question marginale à un sujet de débat stratégique de haut niveau dans le contexte américain de la concurrence avec la Chine et de la sécurité maritime, même si cela n'a pas abouti à une reconnaissance immédiate de la part de l'administration Trump.
Tensions et répercussions
Où en sommes-nous dans tout cela ? Comme mentionné précédemment, le moment choisi pour la décision israélienne est plus important que l'événement lui-même. Nous sommes à un moment qui pourrait marquer la fin de l’apogée l'ère arabe, où la sécurité collective est à son plus bas niveau, conformément au principe des tensions évoqué par notre professeur Hamid Rabie. Les projets de partition battent son plein, même s'ils sont déjà une réalité en Syrie, au Yémen, au Soudan et enfin en Somalie. Cela signifie que nous sommes confrontés à une nouvellearchitecture géostratégique de la région dans son ensemble, qui créera à terme de nouvelles alliances et de nouveaux équilibres.
La question de la reconnaissance par Israël de la « République » du Somaliland a de profondes répercussions géostratégiques sur le Corne de l'Afrique et le bassin de la mer Rouge, car elle transforme une entité non reconnue en une plateforme officielle au sein d'un camp régional fondé sur les accords d'Abraham et le projet d'endiguement de l'Iran et de ses alliés au Yémen et dans la mer Rouge.
D'un point de vue maritime, cette reconnaissance donne à Israël un pied sur la rive sud du détroit de Bab al-Mandab, à un moment où ce passage vital est en pleine restructuration, en raison des attaques des Houthis et de l'importance militaire croissante des voies maritimes alternatives, ce qui permet à Israël d'accéder aux ports de Berbera ou de Zeila et de mettre en place des dispositifs de renseignement et de logistique qui complètent sa présence non déclarée dans l'archipel érythréen de Dahlak et la coordination maritime tripartite avec les États-Unis et la coalition des volontaires. Ce positionnement élargit la profondeur stratégique d'Israël de la Méditerranée orientale à la Corne de l'Afrique et transforme la mer Rouge d'une simple ligne d'approvisionnement exposée en un théâtre d'opérations où il est possible de répondre plus efficacement à l'Iran et aux Houthis, avec la redistribution des charges de sécurité maritime entre Tel-Aviv, Washington et les capitales du Golfe, qui en découle.
En revanche, cette reconnaissance porte un coup dur aux arrangements conclus par la Turquie et le Qatar via Mogadiscio et la base d'entraînement turque en Somalie depuis 2017. La reconnaissance israélienne représente donc un coup dans le dos de l'influence turque en Somalie et une tentative d'encercler sa presence dans le golfe d'Aden, ce qui risque d'aggraver la rivalité entre la Turquie et Israël pour l'influence à Mogadiscio et pourrait pousser Ankara à approfondir son partenariat avec le gouvernement fédéral somalien ou avec le Qatar, afin de contrebalancer l'axe israélien en plein essor autour de la mer Rouge.
Au niveau de la Corne de l'Afrique, cette reconnaissance crée une tension aiguë avec le gouvernement fédéral somalien, qui continue de considérer le Somaliland comme une région séparatiste, et ouvre la porte à l'utilisation de la reconnaissance comme un outil dans les conflits internes somaliens entre Mogadiscio et les régions fédérales, entre les élites politiques liées à Doha et Ankara et celles proches des autres capitales du Golfe, ce qui pourrait accroître la fragilité de l'État somalien et perturber ses priorités dans la lutte contre le mouvement Al-Shabaab.
En Éthiopie, qui considère le port de Berbera comme un moyen potentiel de réduire sa dépendance vis-à-vis de Djibouti et qui suit depuis 2024 les accords maritimes relatifs au développement du port de Berbera, la reconnaissance israélienne pourrait être interprétée comme une occasion d'approfondir l'intégration logistique avec le pivot israélien émergent, ce qui offrirait à Addis-Abeba des alternatives économiques et sécuritaires, mais la rendrait en même temps plus impliquée dans le conflit entre les pivots autour de la mer Rouge et dans la concurrence avec l'Égypte et le Soudan pour les routes commerciales et les lignes d'approvisionnement.
Quant à l'Érythrée, qui a profité pendant des décennies de l'ambiguïté de son statut et de l'utilisation de ses ports comme plateformes de renseignement et bases non déclarées pour Israël, elle se retrouvera face à un concurrent direct pour la location des côtes et la construction de bases, car la reconnaissance du Somaliland lui confère un pouvoir de négociation accru avec Tel-Aviv et peut-être Washington, ce qui pourrait affaiblir l'influence d'Asmara et réduire sa capacité à exploiter sa situation géographique comme un atout stratégique sur le marché de la sécurité maritime.
Pour Djibouti, qui accueille des bases américaines, chinoises, françaises et japonaises, elle pourrait voir dans l'alliance israélienne avec la Somaliland une tentative de contourner sa centralité en matière de sécurité maritime au profit de nouvelles voies de passage via Berbera, ce qui la pousserait probablement à renforcer sa coopération avec la Chine et peut-être avec la Turquie afin de protéger son rôle central dans le détroit de Bab el-Mandeb. La reconnaissance pourrait donc contribuer à approfondir la multipolarité maritime sur la côte africaine face au Yémen.
Au niveau régional, cette reconnaissance s'inscrit dans ce que l'on pourrait qualifier de transformation de la mer Rouge en un espace de concurrence interdépendant dans la zone de crise qui relie le Golfe et la Corne de l'Afrique, où certains pays du Golfe, dans le cadre des accords d'Abraham et de la tendance croissante de Riyad à adopter des politiques de non-escalade avec l'Iran, cherchent à construire un « croissant de stabilité » entre Aqaba et le golfe d'Aden, grâce à des partenariats avec des pays amis. Cependant, cet arrangement comporte des risques évidents, car il pourrait inciter l'Iran et les Houthis à considérer Berbera et Zeila comme des cibles légitimes si les installations militaires israéliennes se développaient, ce qui élargirait géographiquement le conflit actuel dans la mer Rouge et créerait de nouveaux points de friction à proximité des voies commerciales mondiales. Il pourrait également inciter des mouvements tels que les Shababs ou des groupes armés en Somalie et en Éthiopie à exploiter le discours de résistance à la normalisation pour rallier des partisans et justifier des attaques contre les intérêts israéliens ou du Golfe en Somaliland, ce qui pourrait reproduire les schémas des guerres par procuration.
Enfin, la reconnaissance israélienne crée un précédent juridique et politique sur le continent africain en matière de traitement des entités séparatistes établies, ce qui pourrait encourager d'autres mouvements à revendiquer des reconnaissances similaires ou pousser des pays comme l'Éthiopie et le Nigeria à se montrer plus intransigeants face aux tendances séparatistes, par crainte d'une internationalisation de leurs dossiers. Tout en offrant au Somaliland un accès direct au financement, à l'investissement et à l'armement en dehors du cadre de l'État somalien, ce qui complique encore davantage toute voie future vers la réunification de la Somalie ou la réforme de son système fédéral. De cette manière, la décision de Tel-Aviv dépasse le simple fait de reconnaître un nouvel État pour devenir un tournant dans la réorganisation de l'équilibre des pouvoirs dans la Corne de l'Afrique et le bassin de la mer Rouge. Elle élargit l'influence de l'axe Israël-États-Unis et fait pression sur la présence de la Turquie, du Qatar et de l'Iran, mais ouvre en même temps de nouvelles portes à l'instabilité et aux conflits par procuration dans l'une des régions les plus sensibles pour les voies d'approvisionnement en énergie et le commerce mondial."
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