News - 15.01.2026

Elyes Ghariani: La décennie de tous les basculements

Elyes Ghariani: La décennie de tous les basculements

Alors que nous entrons en 2026, les fractures géopolitiques atteignent un niveau inédit. Les certitudes de 1989 — lorsque Francis Fukuyama annonçait la «fin de l’histoire» — se sont évaporées, remplacées par une réalité faite de ruptures et de tensions durables. Ce qui devait rapprocher les sociétés — commerce, technologie, énergie — est devenu un facteur de division. La mondialisation, loin d’harmoniser les intérêts, a intensifié les rivalités.

La décennie 2026-2035 s’annonce décisive, comparable aux moments charnières de 1918 ou de 1945, qui ont redessiné l’ordre mondial. Trois ensembles s’affrontent désormais pour façonner le XXIe siècle:

• l’Ouest global, défenseur d’un ordre libéral fragilisé;
• l’Est global, résolu à le contester;
• le Sud global, qui concentre près de 60 % de la population mondiale et refuse les choix binaires imposés par les deux autres.

Il ne s’agit pas d’une nouvelle guerre froide. Le Brésil préside les BRICS+ tout en dialoguant avec Washington; l’Inde critique l’Occident sans s’aligner sur Pékin. Ces postures traduisent moins un opportunisme qu’une affirmation d’indépendance stratégique.

Le débat central oppose deux visions:

• un multilatéralisme fondé sur des règles communes, gage de stabilité;
• une multipolarité transactionnelle, où les États les plus vulnérables deviennent des variables d’ajustement.

Dans cette équation, le Sud global détient la clé. De son orientation dépendra l’avènement d’une gouvernance négociée — ou l’enracinement d’une fragmentation durable. 2026 pourrait être l’année où ce choix se cristallise.

L’illusion brisée: pourquoi l’ordre libéral s’est effondré de l’intérieur

L’ordre libéral ne s’est pas effondré sous des pressions extérieures; il s’est fragilisé de l’intérieur, miné par ses propres contradictions. Construit après 1945, il a assuré une stabilité relative, mais reposait sur une faille structurelle: des règles présentées comme universelles, appliquées de façon inégale, tandis que le Sud global restait largement exclu des décisions stratégiques.

Cette asymétrie a fini par produire ses effets. La montée en puissance des économies émergentes n’a pas entraîné de convergence politique, mais l’affirmation de puissances refusant l’idée que la modernité soit indissociable du libéralisme occidental.

Quatre chocs ont précipité ce déclin:

• les dérives démocratiques de l’après-2001, qui ont entamé la crédibilité morale de l’Occident;
• la crise financière de 2008, qui a durablement sapé la confiance dans le système;
• l’ascension économique de la Chine dans les années 2010, sans transition démocratique;
• la guerre en Ukraine, en 2022, révélant l’impuissance du système de sécurité collective.

Aujourd’hui, les institutions censées réguler l’ordre mondial sont affaiblies : Conseil de sécurité paralysé, OMC marginalisée, ONU cantonnée à un rôle symbolique. La logique des règles communes a cédé la place à une diplomatie d’arrangements ponctuels, dictés par les rapports de force.

L’illusion n’était pas de croire en la longévité de cet ordre, mais de penser qu’il pouvait se réformer sans partager le pouvoir. L’histoire est constante : aucun système ne survit s’il refuse de se transformer.

Le nouveau jeu des puissances: un triangle instable

De ce vide est né un équilibre incertain. Le monde s’organise désormais autour de trois pôles concurrents, sans hégémonie claire.

L’Ouest global conserve des atouts majeurs — supériorité militaire, avance technologique, capacité normative — mais ses vulnérabilités s’aggravent: désindustrialisation, endettement, fractures sociales. Il se trouve face à un choix stratégique: refonder un multilatéralisme crédible ou céder au repli protectionniste.

L’Est global rassemble une coalition hétérogène, unie par la volonté de contourner l’ordre existant. Il développe des institutions alternatives et cherche à réduire sa dépendance au dollar, mais demeure fragmenté, sans alliance formelle ni vision commune.

Le Sud global, enfin, s’est imposé comme l’arbitre du système. Fort de son poids démographique, de ses ressources et de son refus des alignements imposés, il exige désormais des résultats concrets et une reconnaissance équitable.

Entre conditionnalités occidentales et partenariats sans ingérence, il déploie une stratégie pragmatique, maximisant ses marges de manœuvre. Le Sud global n’est plus en périphérie: il est au cœur du jeu. Et ce sont ses choix qui pèseront le plus lourdement sur l’équilibre du siècle.

Multilatéralisme ou multipolarité: le dilemme du siècle

Avec l’émergence d’un triangle de pouvoir instable, une question centrale s’impose: quelles règles pour gouverner le monde ? Deux visions s’opposent : un ordre fondé sur des normes communes, ou un système régi par les seuls rapports de force.

Le multilatéralisme repose sur des institutions chargées d’appliquer des règles partagées. Il offre stabilité et prévisibilité, mais suppose compromis, confiance et l’existence d’une puissance garante. À l’inverse, la multipolarité privilégie les arrangements entre grandes puissances, reléguant les États vulnérables au rang de variables d’ajustement et transformant les crises locales en confrontations indirectes.
Cette fracture structure les positions:

• l’UE demeure le principal défenseur du multilatéralisme, pilier de son projet politique;
• l’Asean et l’Union africaine y voient une protection face aux logiques de domination;
• la Chine promeut un « multilatéralisme à sa manière », qui s’apparente à une multipolarité sous influence;
• la Russie instrumentalise le droit international tout en consolidant ses sphères d’influence;
• les États-Unis oscillent entre engagement multilatéral et tentation unilatérale, au gré des alternances politiques.

Un paradoxe persiste : le multilatéralisme a prospéré sous l’hégémonie américaine après 1945, sans jamais acquérir l’autonomie nécessaire pour lui survivre. Il en résulte un vide normatif, où les règles sont contestées avant même d’être universalisées.

La décennie sera décisive. Soit le multilatéralisme se réinvente— Conseil de sécurité élargi, institutions financières rééquilibrées— soit la multipolarité s’impose, réduisant l’ordre mondial à un désordre géré par quelques capitales. Le Sud global pourrait ouvrir une troisième voie : un multilatéralisme repensé, au service des peuples plutôt que des empires, à condition de dépasser ses propres divisions.

Le réalisme des valeurs: la leçon finlandaise

Entre l’illusion de la «fin de l’histoire» et le fatalisme du «choc des civilisations», une troisième voie se dessine : le réalisme des valeurs, qui refuse de sacrifier les principes sur l’autel de la puissance.

La Finlande en offre une illustration éclairante. Durant la guerre froide, elle a préservé son indépendance démocratique par des ajustements tactiques, sans renoncer à ses fondements. Son adhésion successive à l’Union européenne puis à l’Otan incarne cet équilibre : clarté des valeurs, lucidité stratégique.
Ce réalisme repose sur un socle non négociable — intégrité territoriale, droits humains, État de droit — tout en se gardant de l’universalisme abstrait. Le leadership ne s’y proclame pas; il se démontre par la cohérence : respect des engagements climatiques, réforme effective des institutions financières, ouverture crédible des marchés.

L’épreuve décisive demeure la relation au Sud global. Ces États attendent des infrastructures, des financements et une justice climatique, non des injonctions morales. Le réalisme des valeurs implique un partage réel du pouvoir : représentation accrue, rééquilibrage financier, investissements durables.

Une règle s’impose alors: ne pas exiger des autres ce que l’on refuse pour soi-même. Marqué par les doubles standards, le Sud global privilégie la constance à la rhétorique. Un ordre fondé sur cette approche n’est pas seulement plus légitime ; il est aussi plus stable. La leçon finlandaise est claire : les valeurs sans réalisme sont impuissantes, mais le réalisme sans valeurs conduit à l’impasse.

2026-2035: trois futurs possibles pour le monde

La décennie qui s’ouvre constitue un tournant historique. Trois trajectoires se dessinent, dépendant des choix politiques à venir et du rôle d’acteurs longtemps relégués à la périphérie.

1. Le désordre géré (40–50 % de probabilité). L’ordre issu de 1945 perdure, mais sous une forme dégradée : institutions paralysées, commerce fragmenté, action climatique minimale. L’instabilité devient la norme, sans effondrement brutal ni véritable refondation.
2. L’effondrement (≈ 30 %). Un choc majeur — crise autour de Taïwan, catastrophe climatique systémique, extension d’un conflit régional — provoque la rupture. Le multilatéralisme s’efface, les institutions se vident de leur substance, et des acteurs non étatiques occupent le vide. Pénuries, migrations et violences alimentent une spirale de fragmentation.
3. Un nouvel équilibre (20–30 %). Un sursaut réaliste ouvre la voie à une réforme ambitieuse : Conseil de sécurité élargi, usage du veto encadré, institutions financières rééquilibrées, règles contraignantes sur le climat et l’intelligence artificielle.

L’inspiration ne serait plus Yalta (1945), mais Helsinki (1975).

Ce scénario suppose deux conditions essentielles:

• l’unité stratégique du Sud global;
• l’acceptation, par les puissances établies, d’un partage réel du pouvoir.

Trois facteurs pèseront de manière décisive:

• la volonté américaine de réformer l’ordre existant plutôt que de le contourner;
• la trajectoire chinoise, entre prudence stratégique et tentation de la confrontation;
• la capacité du Sud global à transformer son rôle pivot en leadership structuré.

D’ici à 2035, ces choix auront scellé l’architecture du siècle.

Réformes urgentes: l’agenda concret pour éviter le chaos

Les institutions internationales peuvent encore être sauvées, à condition de dépasser les déclarations de principe. L’enjeu est désormais opérationnel.

1. ONU: un Conseil de sécurité représentatif

• Élargir les sièges permanents à l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine; 
• Encadrer le droit de veto, notamment en cas de conflit impliquant un membre permanent;
•  introduire de véritables mécanismes de responsabilité pour les violations de la Charte

2. OMC: sauver le commerce mondial

• Réactiver le mécanisme de règlement des différends;
• Discipliner les subventions agricoles et industrielles;
• Intégrer des normes climatiques sans basculer dans le protectionnisme déguisé.

3. FMI et Banque mondiale: rééquilibrer le pouvoir

• Redistribuer les droits de vote pour refléter le poids du Sud global;
• Assouplir les conditionnalités;
• Renforcer les instruments régionaux et diversifier les monnaies de référence  

4. Climat et technologie: rendre les engagements contraignants

• Mobiliser les 100 milliards annuels promis pour le climat;
• Créer un fonds opérationnel pour les pertes et dommages;
• Élargir l’accès aux technologies clés;
• Réguler l’IA et la cybersécurité via des normes multilatérales.

Un calendrier réaliste

Un calendrier réaliste se dessine:

• réformes partielles via des coalitions volontaires à court terme;
• négociations structurelles dans un G20 élargi à moyen terme;
• révision formelle de la Charte des Nations unies dans les années 2030.

Ces réformes sont vitales pour éviter la dislocation du système. Leur succès dépendra de la cohésion du Sud global et de la capacité des puissances établies à accepter le partage du pouvoir. À défaut, le monde oscillera durablement entre domination et chaos.

Les crises régionales: accélérateurs de l’histoire

Les conflits locaux agissent comme des révélateurs des fractures du nouvel ordre mondial. Quatre espaces concentrent ces tensions et pourraient en déterminer l’évolution.

L’Ukraine, test immédiat du droit international. Son issue conditionnera la crédibilité des règles mondiales. Pour le Sud global, la cohérence occidentale est déterminante : toute application sélective du droit affaiblira durablement sa légitimité.

L’Asie-Pacifique, épicentre des rivalités. Taïwan constitue la ligne rouge de Pékin et le pari stratégique le plus risqué de Washington. Un conflit dans cette zone briserait les chaînes d’approvisionnement mondiales et provoquerait un choc systémique.

L’Afrique, acteur incontournable. Son poids institutionnel progresse, son marché se structure, et son contrôle des minerais critiques la place au cœur de la transition énergétique. Face à la compétition des grandes puissances, le continent exige une reconnaissance politique à la mesure de son importance stratégique.

Le Moyen-Orient, laboratoire du multilatéralisme pragmatique. Les alliances y sont fluides, transactionnelles, rarement idéologiques. Les équilibres énergétiques, sécuritaires et financiers s’y recomposent en permanence, préfigurant les logiques d’un monde multipolaire.
Ces foyers sont interconnectés. Leur évolution conjointe peut soit stabiliser progressivement l’ordre mondial, soit déclencher une cascade de crises systémiques.

Climat, technologie, énergie: les défis qui façonneront le siècle

Trois enjeux transversaux détermineront la survie ou l’échec du multilatéralisme.

Le climat, épreuve de vérité. L’écart persistant entre engagements annoncés et financements effectifs alimente la défiance. Sans mécanismes contraignants ni transferts technologiques crédibles, l’urgence climatique deviendra un puissant facteur de fragmentation géopolitique.

La technologie, nouveau champ de bataille. Intelligence artificielle, semi-conducteurs, données: la rivalité Ouest–Est se durcit et se cloisonne. En l’absence de règles communes, les écosystèmes se fragmentent, accroissant les risques économiques et sécuritaires.

L’énergie, levier de recomposition des pouvoirs. La transition verte revalorise les États détenteurs de ressources critiques et marginalise les puissances fossiles traditionnelles. Sans cadre équitable, les dépendances d’hier se reconstitueront sous d’autres formes.

Ces défis dépassent les frontières. Si le triangle Ouest–Est–Sud échoue à les traiter comme des biens communs, les blocs autonomes remplaceront les institutions. Le XXIe siècle se jouera sur notre capacité à coopérer — ou à transformer ces enjeux en instruments de domination.

Yalta ou Helsinki: le choix qui façonnera notre avenir

L’Histoire ne se répète pas, mais elle confronte les sociétés aux mêmes dilemmes. En 2026, le monde se trouve à un carrefour: reconduire la logique de Yalta ou renouer avec l’esprit d’Helsinki.

Yalta, 1945. Trois dirigeants - Roosevelt, Staline et Churchill - redessinent le monde. La stabilité imposée se paie d’une division durable : Europe orientale sous tutelle, conflits gelés en Asie, paix fondée sur la contrainte. Yalta incarne un ordre où quelques puissances décident pour tous.

Helsinki, 1975. Trente-cinq États, grands et petits, établissent une alternative. Souveraineté égale, non-ingérence, respect des droits humains : les rivalités persistent, mais sont encadrées. Helsinki démontre qu’un ordre plus inclusif peut produire une stabilité durable.

Pourquoi Helsinki est-il aujourd’hui la seule voie viable? La tentation de Yalta demeure: confier l’avenir du monde à quelques capitales. Mais dans un système où le Sud global concentre désormais le poids démographique et stratégique, l’exclusion n’est plus tenable. Helsinki transforme les rapports de force en responsabilités partagées. Son héritage — des décennies de paix relative en Europe — prouve que le multilatéralisme inclusif n’est pas seulement plus juste, mais plus robuste.

Le Sud global détient une opportunité historique. En unifiant ses positions, il peut imposer une refonte des institutions internationales. Les puissances établies devront, quant à elles, arbitrer entre la défense étroite de leurs intérêts et la survie collective du système. Une crise majeure pourrait accélérer ce choix — ou en révéler l’échec.

L’enjeu est civilisationnel : perpétuer les logiques conflictuelles du XXe siècle, ou bâtir un ordre où les règles ne sont plus imposées par une minorité, mais négociées par tous.

2026: l’année de toutes les responsabilités

Quatre défis majeurs testeront la capacité du monde à éviter le chaos d’ici à 2030:

1. Mettre fin à la guerre à Gaza et bâtir un cadre de sécurité régionale crédible — un test décisif pour la légitimité des Nations unies et la cohérence du droit international; 
2. Trouver une issue au conflit ukrainien, dont le dénouement redéfinira la force réelle des normes internationales;
3. Gérer la question taïwanaise, ligne rouge pour Pékin et pari le plus risqué pour Washington, dont l’embrasement bouleverserait l’économie mondiale;
4. Réformer en profondeur le FMI et le Conseil de sécurité afin de refléter les réalités du XXIe siècle et d’éviter l’effondrement institutionnel.

Ces épreuves sont étroitement liées. Leur traitement coordonné décidera si le monde s’engage vers la coopération ou s’enferme dans une fragmentation durable.

Le temps des déclarations est passé. Aux puissances établies d’accepter le partage du pouvoir. Au Sud global de convertir son influence en leadership. Aux émergents d’innover sans déstabiliser.

Nous ne vivons pas la fin de l’Histoire, mais son accélération. La décennie à venir sera jugée sur les actes. Un Helsinki global demeure possible, à condition de rompre avec les illusions du passé. L’alternative est sans équivoque: un Yalta fragmenté, où les puissants s’affrontent sur les ruines des plus vulnérables.

Cette bifurcation est un choix. Pour la première fois depuis 1945, il n’est plus réservé à quelques capitales. Il engage la responsabilité collective.

À la veille de 2026, une question s’impose: le monde choisira-t-il la coopération — ou entérinera-t-il sa division?

Elyes Ghariani
Ancien ambassadeur 
 

Vous aimez cet article ? partagez-le avec vos amis ! Abonnez-vous
commenter cet article
0 Commentaires
X

Fly-out sidebar

This is an optional, fully widgetized sidebar. Show your latest posts, comments, etc. As is the rest of the menu, the sidebar too is fully color customizable.