Elyes Ghariani - La doctrine Donroe: le retour brutal de l’hégémonie américaine
Par Elyes Ghariani - Imaginez la scène: le 3 janvier 2026, au cœur de Caracas, des forces spéciales américaines exfiltrent Nicolás Maduro sous la protection de drones et de tirs soutenus. L’opération, baptisée «Absolute Resolve» (Résolution absolue), provoque une onde de choc à travers toute l’Amérique latine. Quelques heures plus tard, depuis sa résidence de Mar-a-Lago, Donald Trump proclame: «La domination américaine dans l’hémisphère occidental ne sera plus jamais contestée.»
Ce coup de force ne relève pas d’un simple épisode spectaculaire. Il marque l’acte fondateur d’une nouvelle doctrine stratégique: la « Donroe ». Le terme, contraction assumée de Donald et de Monroe, est proclamé le 2 décembre 2025, à l’occasion du 250e anniversaire de la doctrine Monroe de 1823. À l’origine, celle-ci visait à dissuader toute ingérence européenne dans les Amériques. Deux siècles plus tard, son héritière revendiquée en inverse radicalement l’esprit.
Là où James Monroe formulait un avertissement défensif, la Donroe inaugure une politique d’offensive permanente. Résolument interventionniste, elle s’affranchit du droit international pour imposer un unilatéralisme assumé, étroitement aligné sur la Stratégie de sécurité nationale de 2025. Les piliers de l’ordre libéral – Nations unies, multilatéralisme, alliances institutionnalisées – s’en trouvent fragilisés. En «nettoyant» par la force ce que Washington considère comme son arrière-cour stratégique, cette doctrine prépare, en réalité, une confrontation plus large avec la Chine dans l’espace indo-pacifique.
Alors que Pékin avance méthodiquement ses positions et que l’Europe s’interroge sur son effacement stratégique, la Donroe redessine les lignes de force du système international. S’agit-il d’une renaissance de l’hégémonie américaine ou du catalyseur d’un désordre mondial accéléré ?
Objectifs stratégiques prioritaires
Derrière le spectaculaire épisode vénézuélien se dessinent des objectifs précis, méthodiquement articulés autour des piliers de la Stratégie de sécurité nationale de 2025, véritable matrice doctrinale de l’administration Trump.
Premier objectif: l’affirmation d’une domination sans partage sur l’hémisphère occidental. Il s’agit d’écarter durablement la Chine, la Russie et les puissances émergentes regroupées au sein des BRICS de l’espace américain, tout en sécurisant des positions économiques et stratégiques clés. Le pétrole vénézuélien et le canal de Panama figurent au premier rang de ces enjeux. La logique est assumée. Pour le président américain, la légitimité morale procède désormais de la seule puissance, sans recours aux normes juridiques internationales.
Deuxième objectif: la sécurisation intérieure par l’action extérieure. La lutte contre l’immigration clandestine et le démantèlement des réseaux criminels, du Mexique à la Colombie, sont présentés comme des priorités existentielles. Cette approche repose sur une équation simple : contrôler le commerce, le territoire et les ressources stratégiques, qu’il s’agisse du lithium, de l’eau douce ou des voies logistiques. Les résultats économiques sont immédiats : les exportations américaines vers l’Amérique latine progressent fortement en 2026. Mais ce gain s’accompagne d’un coût politique élevé pour les pays concernés, contraints à une ouverture économique qui entame leur souveraineté.
Troisième objectif: plus subtil : l’instauration d’une imprévisibilité stratégique permanente. En marginalisant les Nations unies et l’Organisation des États américains, Washington brouille volontairement les repères diplomatiques. Cette incertitude vise autant les partenaires que les adversaires, au premier rang desquels la Chine, avec en toile de fond la question taiwanaise. Dans cette logique, le Groenland apparaît comme un enjeu emblématique : territoire riche en ressources minières, positionné au cœur des routes arctiques et doté d’un potentiel militaire majeur. La pression exercée sur le Danemark illustre cette extension géographique de la doctrine Donroe.
Loin de toute improvisation, l’architecture de la Donroe est rigoureuse. Près de 20% du budget de la défense américain – soit environ 180 milliards de dollars sur les 901 milliards prévus pour 2026 – se réorientent vers l’hémisphère occidental, au détriment d’autres théâtres comme l’Ukraine (seulement 400 millions de dollars d’aide) ou le Moyen-Orient. La doctrine ne se limite ainsi pas à une posture idéologique : elle traduit une réallocation massive des moyens et une redéfinition assumée des priorités mondiales des États-Unis.
Premières articulations sur le terrain
Ces objectifs ne relèvent pas du discours : ils se traduisent déjà par des actes concrets. À Caracas, la doctrine Donroe est passée de l’énoncé à l’action. L’opération «Résolution Absolue», conduite avec une précision militaire assumée, neutralise en quelques heures les dispositifs de défense vénézuéliens. Le 3 janvier 2026, Nicolás Maduro et son épouse sont arrêtés et exfiltrés vers New York. Washington prend immédiatement le contrôle des grands champs pétrolifères du sud du Venezuela, concédés à de grandes compagnies américaines comme ExxonMobil. Le choc économique est brutal : contraction de 8% du PIB vénézuélien dès le premier trimestre 2026, tandis que près de 2 millions de réfugiés affluent vers le Brésil et la Colombie, fragilisant les équilibres régionaux.
Les répercussions dépassent largement le cadre vénézuélien. Une recomposition politique s’amorce : plusieurs gouvernements conservateurs, au Honduras comme au Chili, s’empressent de conclure des accords commerciaux favorables à Washington, sous la pression implicite de sanctions. En Colombie, l’envoi d’un émissaire spécial américain accompagne une mobilisation politique active en vue des élections de mai 2026. Le signal est clair : l’ère des médiations régionales s’achève. Les enceintes multilatérales, à commencer par l’Organisation des États américains, sont marginalisées au profit d’un interventionnisme direct, mêlant actions ciblées et incitations économiques. L’Amérique latine cesse d’être un partenaire stratégique ; elle devient un espace de tutelle, avec des effets en chaîne sur les flux migratoires et les équilibres internes aux puissances émergentes.
Projections futures: au-delà du Venezuela
Le Venezuela n’a été qu’un point de départ. La logique de la Donroe s’étend désormais à l’ensemble du continent. La Colombie, Cuba et le Nicaragua figurent parmi les priorités affichées, avec un appui politique massif aux forces favorables à Washington en Colombie et des pressions indirectes sur La Havane et Managua. Au Mexique, Donald Trump menace ouvertement de frappes contre les cartels, mais Mexico oppose un refus catégorique, limitant pour l’heure l’action à des frappes navales contre les narco-boats. Le canal de Panama, artère vitale du commerce mondial, fait l’objet d’une attention particulière: renégociation contrainte de son statut en perspective, voire un renforcement militaire pour en verrouiller le contrôle et écarter Pékin.
Plus au nord, le Groenland émerge comme l’enjeu stratégique majeur de la doctrine Donroe. Ses vastes réserves de minéraux rares et sa position stratégique au cœur de l’Arctique en font une cible prioritaire. Donald Trump a explicitement menacé d’utiliser la doctrine pour «récupérer le Groenland» par la force si le Danemark refuse de céder, répétant ses propositions d’achat de 2019. Le vice-président JD Vance pousse activement pour un statut d’indépendance supervisée par Washington, visant à y établir une base navale face à la Russie.
Cette offensive place Copenhague, soutenue par Bruxelles, face à un dilemme stratégique majeur. Le Danemark dénonce une «dérive impérialiste» qui viole le droit international, mobilisant l’UE contre cette menace existentielle. Mais si les pressions économiques – sanctions ciblées, blocage des accords commerciaux– l’emportaient, l’Alliance atlantique risquerait une fracture sans précédent : l’Europe se retrouverait marginalisée, confrontée à un transatlantisme à sens unique où Washington dicte ses priorités hémisphériques au mépris des alliés traditionnels.
Deux trajectoires se dessinent désormais avec netteté. La première conduit à une nouvelle guerre froide régionale: des puissances émergentes, soutenues par les financements chinois, s’emploient à ériger des contrepoids à l’influence de Washington, nourrissant contestations sociales et rapprochements entre pays du Sud. La seconde verrait les États-Unis consolider leur position, à condition que le contrôle des flux migratoires et des ressources stratégiques s’inscrive dans la durée. Dans l’un comme dans l’autre scénario, l’imprévisibilité demeure l’outil central de Donald Trump. Elle transforme l’hémisphère occidental en un espace de tensions permanentes, où la logique de puissance tend à supplanter le dialogue et le compromis.
Soutiens et oppositions internes
La projection de puissance extérieure portée par la doctrine Donroe rejaillit directement sur les équilibres politiques internes américains. Elle agit comme un révélateur des fractures d’une société déjà polarisée. Son socle le plus solide demeure l’écosystème politique issu du mouvement MAGA, qui en fait un marqueur identitaire fort. Le vice-président JD Vance et Stephen Miller, figures centrales de cette ligne dure, transforment la doctrine en levier électoral à l’approche des élections de mi-mandat de 2026.
La Heritage Foundation lui apporte une cohérence idéologique, tandis qu’un Congrès dominé par les républicains entérine une réorientation massive du budget de la défense, porté à près de 1 500 milliards de dollars et concentré sur l’hémisphère occidental.
Au-delà des frontières américaines, cette dynamique trouve des relais. Certaines élites économiques et politiques d’Amérique latine, notamment en Argentine ou en Équateur, y voient une opportunité : accès privilégié au marché américain en échange d’un alignement stratégique sans ambiguïté. Ce réseau d’intérêts croisés transforme la rhétorique trumpienne en un dispositif de pouvoir structuré, capable de marginaliser les voix dissidentes au nom de l’efficacité et de la sécurité.
Face à ce bloc, les démocrates et les milieux libéraux tirent la sonnette d’alarme. Ils dénoncent une dérive du pouvoir exécutif, l’affaiblissement de l’État de droit et des risques économiques et humanitaires élevés. Surtout, plusieurs stratèges mettent en garde contre une erreur majeure : en se concentrant sur son voisinage immédiat, Washington laisserait à Pékin le champ libre en Indo-Pacifique. Cette fracture entre une politique de force assumée et un multilatéralisme en recul pourrait structurer durablement le débat politique américain.
Réactions des puissances mondiales
Sur la scène internationale, la doctrine Donroe accélère la recomposition des équilibres de puissance. Directement visée par cette volonté d’écarter toute influence étrangère de l’hémisphère occidental, la Chine condamne une politique qu’elle juge ouvertement unilatérale. Mais derrière cette critique se dessine un calcul plus subtil : le recentrage américain sur les Amériques allège la pression stratégique en Asie. Pékin en profite pour renforcer ses liens financiers avec plusieurs pays émergents, notamment au sein des BRICS, et pour consolider des réseaux d’influence alternatifs. Cette redistribution de l’attention américaine affaiblit, par ricochet, la posture de dissuasion autour de Taiwan.
La Russie adopte une démarche parallèle. En apportant un soutien politique aux forces chavistes résiduelles et en multipliant les signaux de tension dans l’Arctique, Moscou cherche à tester la cohésion occidentale sur plusieurs fronts. Cette stratégie à deux niveaux, combinant appui indirect et pressions périphériques, inscrit l’Amérique latine dans une logique de rivalités globales.
L’Union européenne, quant à elle, apparaît prise de court. Les entorses répétées au cadre multilatéral provoquent des réactions fermes, notamment à Paris et à Bruxelles. La question du Groenland concentre les inquiétudes : en soutenant le Danemark, l’Union tente de préserver l’équilibre de l’Alliance atlantique. Mais si les pressions économiques américaines venaient à prévaloir, c’est le lien transatlantique lui-même qui serait fragilisé, accentuant le sentiment de marginalisation stratégique européenne.
D’autres acteurs s’efforcent enfin d’exploiter les fissures de cet ordre en recomposition. La Turquie propose des alternatives financières aux pays émergents, tandis qu’un ressentiment anti-américain gagne du terrain en Amérique latine et au-delà. L’ensemble de ces dynamiques dessine un monde de plus en plus structuré autour de sphères d’influence exclusives. En accélérant cette polarisation, la doctrine Donroe contribue moins à stabiliser l’ordre international qu’à en hâter la transformation.
La fin du multilatéralisme ou le retour des empires
La doctrine Donroe ne relève pas d’un simple effet d’annonce. Elle marque une rupture stratégique majeure et accélère la remise en cause de l’ordre international bâti sur le multilatéralisme. En revendiquant une domination sans partage sur son hémisphère, exercée par la contrainte et l’unilatéralisme, les États-Unis prennent le risque de figer le monde dans une nouvelle logique de blocs : l’Amérique à l’Ouest, la Chine à l’Est, tandis que la Russie et plusieurs puissances émergentes alimentent les zones de friction. Ce que certains décrivent déjà comme un «corollaire Trump» dessine les contours d’un impérialisme modernisé, où le droit recule devant le rapport de force, au prix d’instabilités durables et d’un affaiblissement profond des institutions internationales.
Deux issues se dessinent alors clairement. La première verrait la stratégie américaine réussir : le démantèlement des réseaux criminels, la maîtrise des flux migratoires et la sécurisation des ressources consolideraient une hégémonie durable, installant les États-Unis dans un XXIe siècle dominé par une vision sécuritaire et souverainiste, conforme aux priorités de la Stratégie de sécurité nationale de 2025. La seconde serait celle de l’échec : coûts humains excessifs, résistances régionales, rejet populaire et montée en puissance de l’axe sino-russe. Dans ce scénario, l’ordre international se fragmenterait davantage, reléguant l’Europe à une position marginale, privée de toute influence décisive.
Une question demeure, lourde de conséquences : la doctrine Donroe prépare-t-elle une confrontation directe entre Washington et Pékin, en verrouillant l’hémisphère occidental avant un affrontement majeur en Asie ? Ou s’agit-il d’une stratégie de dissuasion extrême, destinée à restaurer la crédibilité américaine sans franchir le seuil irréversible ? La réponse viendra de l’hémisphère occidental lui-même. Elle dira aussi quel monde est en train de naître.
Elyes Ghariani
Ancien ambassadeur