Faut-il priver nos jeunes des réseaux sociaux?
Par Ridha Bergaoui - Depuis l’avènement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), les Tunisiens ont massivement adopté le Smartphone, Internet et les réseaux sociaux. Aujourd’hui, plus de 10 millions de personnes ont accès à Internet et près de 8 millions sont présentes sur les réseaux sociaux. Les jeunes, plus particulièrement, connaissent une immersion précoce et très large dans l’univers numérique. Plus de 90 % des enfants ont accès à un Smartphone et 78 % des moins de 13 ans utilisent déjà les réseaux sociaux.
Cette adoption massive n’est pas sans risques. L’addiction est devenue une réalité préoccupante. Une enquête indique que 51 % des Tunisiens passent au moins trois heures par jour sur Internet. Entre 15 et 20 % des adolescents présenteraient une forme d’addiction. Le temps d’écran excessif affecte le sommeil, la concentration, le comportement des jeunes et parfois leurs résultats scolaires.
Réseaux sociaux et comportement violent
La violence en Tunisie est devenue un phénomène social réel et préoccupant. Elle est visible dans la sphère familiale, dans les relations entre les genres, dans la rue, dans les transports et dans les établissements scolaires. Les causes sont multiples : chômage massif, précarité, inflation, perte du pouvoir d’achat, sentiment d’injustice, manque de perspectives d’avenir… Ce climat de frustration chronique favorise les comportements agressifs. L’addiction aux réseaux sociaux constitue également un facteur aggravant.
Sur les plateformes numériques, les vidéos et contenus violents circulent en permanence. L’adolescence est une période délicate, le cerveau est encore en maturation et les jeunes sont fragiles et vulnérables. Ils traversent des changements à la fois physiques et psychologiques surtout dans la façon dont ils ressentent et gèrent les émotions. Ils sont sensibles, ce qui peut favoriser des comportements à risque surtout lorsqu’ils sont en groupe. À force d’exposition répétée à des scènes de brutalité, la violence se banalise. Le jeune peut progressivement perdre en empathie et devenir insensible à la souffrance d’autrui.
Les réseaux sociaux sont aussi des espaces où le harcèlement en ligne se mêle à la violence réelle : insultes, moqueries publiques, diffusion d’images humiliantes, pression du groupe. L’anonymat numérique libère une agressivité que peu assumeraient dans la vie réelle. Le lynchage numérique est devenu une forme moderne de violence collective. Au lieu de susciter l’indignation, certaines vidéos violentes provoquent rires, commentaires moqueurs et surenchère verbale. La recherche de visibilité, de notoriété et la quête de reconnaissance sociale et de « likes » poussent certains jeunes à publier du contenu choquant pour impressionner et se faire remarquer.
L’école, autrefois lieu d’apprentissage et d’ascension sociale, devient parfois le théâtre d’agressions entre élèves ou contre les enseignants et le personnel. Certes, nos établissements souffrent de nombreuses faiblesses: comme les programmes inadaptés, surcharge, infrastructures dégradées, conditions difficiles pour le personnel éducatif. La défaillance parentale et l’accès aux stupéfiants aggravent la situation. Mais rien ne peut justifier le recours à la violence. Les chiffres de la violence en milieu scolaire sont alarmants. Selon l’UNICEF, 28,4 % des élèves tunisiens ont été exposés à la violence au cours de leur scolarité.
Les médias rapportent presque chaque semaine des violences diverses, parfois très graves. Récemment, un élève est décédé à la suite d’une agression à l’arme blanche, dans un lycée du gouvernorat de Monastir, à la suite d’un différend lié à une vidéo publiée sur TikTok. Les agresseurs avaient 16 et 17 ans. Il y a quelques jours, trois jeunes ont torturé un chiot, filmé la scène puis diffusé la vidéo sur les réseaux sociaux. Quelques mois auparavant, à Sidi Hassine, quatre jeunes filles ont violemment agressé une élève devant son établissement, pendant qu’une autre filmait la scène. La violence n’est plus seulement commise, elle est mise en scène, enregistrée et largement partagée.
La violence déborde les milieux scolaires, elle est désormais dans la rue, les transports, les lieux publics, les stades. Vandalisme, dégradations des équipements et infrastructures, affrontements entre supporters ou avec les forces de l’ordre, des graffitis d’un mauvais goût sur les murs, témoignent d’un malaise profond. La violence a toujours existé, mais elle est aujourd’hui amplifiée certainement par la viralité des images et la diffusion instantanée sur les réseaux sociaux.
L’arrivée de l’intelligence artificielle risque d’aggraver la situation. À la violence réelle s’ajoute désormais la violence fabriquée. L’intelligence artificielle n’est pas mauvaise en soi mais combinée à des réseaux sociaux fondés sur l’effet frappant visuel de l’image, le choc et l’émotion, elle devient un puissant amplificateur de dérives. En quelques minutes, il est possible de créer de fausses images ou vidéos très réalistes. Des montages provocants, des rumeurs renforcées par des images truquées et de faux messages insultants générés automatiquement peuvent être produits facilement et rapidement sans compétences particuliières. La frontière entre le vrai et le faux devient floue, rendant la manipulation plus redoutable. L’anonymat, les faux profils et les avatars réduisent encore le sentiment de responsabilité. Même fictif, un contenu peut détruire une réputation, déclencher un harcèlement massif et provoquer des traumatismes profonds surtout chez les adolescents.
Faut-il interdire les réseaux sociaux aux jeunes?
Les réseaux sociaux peuvent agir comme un puissant amplificateur de dérives chez les adolescents. Ils les exposent précocement à des contenus violents, inadaptés ou haineux, favorisent la comparaison permanente, entretiennent une pression constante et menacent la cohésion sociale. Chez certains jeunes, cela se traduit par de l’anxiété, troubles du sommeil, baisse de l’estime de soi et mal-être durable. Le harcèlement en ligne, les humiliations publiques et la mise en scène de la violence accentuent encore cette fragilité pouvant mener au pire : le suicide. L’usage excessif détourne également les jeunes des études, du sport et des relations familiales et sociales et peut contribuer et favoriser à l’échec et l’abandon scolaire. Dans la rue, les adolescents, livrés à l’oisiveté, deviennent encore plus vulnérables aux mauvaises influences, à la délinquance ou aux trafics. Les plateformes entretiennent farouchement et malicieusement cette dépendance (notifications permanentes, défilement infini, récompenses numériques…) pour des raisons purement mercantiles.
Afin de retarder l’exposition des adolescents à des contenus et à des interactions qu’ils ne sont pas toujours capables de gérer, de préserver leur santé mentale et de donner aux familles un cadre clair d’encadrement, plusieurs pays testent différentes approches. L’idée n’est pas de diaboliser le numérique, mais de permettre aux jeunes de construire d’abord leurs repères sociaux et émotionnels dans la vie réelle avant d’entrer pleinement dans l’univers virtuel. L’interdiction d’accès aux réseaux sociaux jusqu’à un certain âge est de plus en plus recommandé. Le seuil de 13 ans, est largement considéré comme insuffisant face aux risques actuels. Si l’on cherche une, protection forte et claire, 16 ans est aujourd’hui le seuil le plus cohérent, avec les arguments de santé mentale et de maturité émotionnelle. Pour un compromis 15 ans peut apparaître comme une étape intermédiaire cohérente et réaliste.
En Australie, l’âge minimum est fixé à 16 ans, il est accompagné de sanctions contre les plateformes qui ne vérifient pas l’âge des utilisateurs. En Europe, le débat progresse et l’Union européenne travaille sur des règles communes de protection des mineurs. En France, un projet de loi prévoit d’interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans, avec une application envisagée à partir de cette année 2026. Aux États-Unis, les discussions sont vives mais aucune interdiction fédérale n’a encore été adoptée. Certains États tentent d’agir, tout en se heurtant aux questions de liberté d’expression et à l’influence des géants du numérique. En Asie, les mesures sont variables. Certains pays imposent des restrictions strictes, notamment sur les jeux en ligne, tandis que d’autres restent plus souples.
En Tunisie, à l’occasion de la journée mondiale de l’Internet, célébrée le 11 février, le Ministère de la Famille, de la Femme, de l’Enfance et des Personnes âgées et le Ministère des Technologies de la communication ont lancé une capsule nationale de sensibilisation intitulée « Les quatre non : non aux écrans avant 3 ans, non aux jeux vidéo avant 6 ans, non à l’utilisation de l’Internet sans contrôle parental avant 9 ans et non aux réseaux sociaux avant 15 ans. L’ONG « Organisation internationale pour la protection des enfants de la Méditerranée » a appelé les autorités tunisiennes à interdire l’usage des réseaux sociaux aux enfants de moins de 15 ans afin de protéger leur développement, leur santé mentale et leur éducation.
Les difficultés d’interdiction d’accès aux réseaux sociaux
L’interdiction aux réseaux sociaux se heurte à de nombreuses difficultés. Il y a d’abord la question de la vérification de l’âge. Une simple déclaration est inefficace, mais exiger une pièce d’identité pose des problèmes de protection des données. Les plateformes, dont le modèle économique repose largement sur la publicité, ont peu d’intérêt à exclure les jeunes utilisateurs surtout en l’absence de sanctions financières dissuasives. De plus, ces entreprises sont souvent basées à l’étranger, ce qui complique l’application d’une loi nationale sans coopération internationale. Enfin, les jeunes peuvent toujours contourner les règles en créant de faux profils ou en utilisant des comptes d’adultes.
Pour rendre une interdiction crédible, plusieurs solutions sont envisagées : vérification d’âge sécurisée, recours à des tiers de confiance ou à des technologies numériques d’estimation d’âge par l’IA. Les plateformes doivent être légalement responsables au cas où leurs systèmes sont facilement contournables ou si elles ne prennent pas la peine de vérifier l’âge du jeune. Des contrôles efficaces et des amendes proportionnelles à leurs chiffres d’affaires, des audits indépendants et une coordination entre pays sont indispensables.
Pour un accès responsable aux réseaux sociaux
Les risques pour la santé mentale, l’exposition à des contenus choquants, le harcèlement et la pression sociale sont des réalités que nul ne peut ignorer et qui résultent d’une fréquentation prématurée et répétée des adolescents aux réseaux sociaux. Ceux-ci peuvent amplifier les comportements agressifs et banaliser la violence chez les jeunes. Les plateformes, souvent conçues pour captiver et retenir l’attention, ne distinguent pas toujours entre contenu divertissant et contenu destructeur.
Le débat autour de l’interdiction des réseaux sociaux aux jeunes n’a pas de réponse simple. Il met en balance d’une part la protection des enfants et d’autre part la liberté d’accès à un monde numérique qui fait désormais partie intégrante de notre quotidien.
La privation des jeunes des réseaux sociaux n’est pas la seule solution. Des spécialistes rappellent que les réseaux sociaux présentent des aspects positifs: maintien des liens, accès à l’information, partage d’idées et socialisation. Priver totalement les jeunes de ces espaces pourrait accentuer l’isolement ou creuser un fossé générationnel. L’éducation au numérique, l’encadrement parental, l’apprentissage d’un usage responsable des programmes de sensibilisation pour les familles et d’alternatives éducatives numériques sûres seraient plus efficaces qu’une interdiction pure et simple.
La meilleure façon de protéger les jeunes ne consiste pas à les exclure totalement des réseaux sociaux, mais à leur fournir des repères clairs, à les accompagner dans leur rapport aux écrans, à enseigner la pensée critique, l’empathie et la gestion des émotions. Apprendre aux jeunes à gérer la frustration, à dialoguer, à accepter le désaccord et réhabiliter l’école comme espace de transmission des valeurs civiques, sont nécessaires pour construire une génération consciente et responsable.
Il est inconcevable d’accepter la banalisation de la violence, surtout lorsqu’elle touche nos jeunes. Ce n’est pas uniquement la responsabilité de l’école et du personnel éducatif, c’est la responsabilité de tous, de la famille et des parents, la société civile, les médias, les politiques et tout l’Etat ave ses pouvoir exécutif, législatif et judiciaire.
Pour conclure, interdire l’accès des réseaux sociaux aux jeunes, pour les protéger, ne suffira pas si cette mesure n’est pas accompagnée d’une éducation numérique, d’un encadrement familial et scolaire, et d’outils pour aider les jeunes à utiliser ces technologies de manière adéquate. Le véritable enjeu est de construire un environnement numérique sain et sûr où la protection des jeunes prime avant tout.
Ridha Bergaoui