De la culture générale (II): l’apport arabe à la Renaissance européenne
Par Abdelaziz Kacem
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1492, date fatidique s’il en fut. En effet, deux événements majeurs et lourds de conséquences s’y produisirent : le 2 janvier, l’émir Boabdil (Abu `Abdallah Muhammad XII), la mort dans l’âme, livrait Grenade aux Rois Catholiques, mettant fin à près de huit siècles de splendeur andalouse ; le 12 octobre de la même année, Christophe Colomb abordait une île des Bahamas qu’il baptisa San Salvador. S’ouvrait alors, pour les peuples autochtones et bientôt pour la planète entière, une ère plus ravageuse encore que celle sortie de la boîte de Pandore offerte au naïf Épiméthée. Ainsi s’achève le Moyen Âge et commencent les Temps modernes, plus précisément la Renaissance européenne.
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Sortir des miasmes médiévaux, faire advenir un homme nouveau, délivré des peurs irrationnelles, affranchi des superstitions, maître de son destin et nourri des textes fondateurs de la Grèce antique : telle est l’ambition de la Renaissance, ambition que le classicisme prolongera et affinera. À cet homme régénéré, elle donne un nom — l’honnête homme— figure où se conjuguent l’exigence esthétique et l’idéal éthique. Cultivé, socialement adapté, moralement irréprochable, attentif aux remous d’un monde complexe, il incarne ce que l’humanisme appelle aujourd’hui la culture générale : un ensemble de savoirs variés, acquis au-delà des spécialités professionnelles et des convictions personnelles. Cette culture n’est pas une accumulation de connaissances mortes, mais une quête vivante : réfléchir, confronter, relier les causes et les effets, éclairer le présent par les héritages du passé.
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Parler des « miasmes médiévaux » sans nuance serait une erreur d’historien. L’émergence de la lyrique occitane, par exemple, constitue déjà un miracle culturel. Guillaume IX d’Aquitaine (1071-1126), premier troubadour attesté, invente le trobar. Pour la première fois en Occident, la rime devient l’armature d’un schéma rythmique élaboré. À forme inédite, contenu inédit : c’est la naissance de la fin’amor, l’amour courtois. La femme y devient domna, souveraine affective, et les troubadours rivalisent d’art pour mériter sa suzeraineté symbolique. On sait aujourd’hui que cette poésie s’inspira du zajal arabo-andalou, dont elle transpose à la fois les thèmes et les innovations formelles.
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L’humanisme européen ne surgit pas ex nihilo. Dès les XIe-XIIe siècles, une pré-Renaissance se dessine en Espagne, en France, en Italie, en Allemagne et en Angleterre. Elle doit beaucoup à une constellation de savants : Pierre Abélard, Adélard de Bath, Robert Grossetête, Roger Bacon, Michael Scot, Albert le Grand, Gérard de Crémone, Eugène de Palerme. Tous savaient l’arabe. Fait remarquable : nombre d’entre eux étaient des chrétiens fervents, parfois des moines, qui reconnaissaient dans la langue de l’«infidèle» une source irremplaçable de savoir. Contraste saisissant avec certaines dérives contemporaines qui associent aujourd’hui l’arabe non au savoir, mais au fanatisme.
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Ce bouillonnement intellectuel n’aurait pas atteint une telle ampleur sans l’apport décisif des savants arabes. La Renaissance fut avant tout un moment de circulation des savoirs. Les traducteurs arabes sauvèrent, commentèrent et transmirent Aristote, Euclide, Ptolémée. Ces textes furent ensuite retraduits en latin dans les centres savants de Tolède et de Sicile, restituant à l’Europe des pans entiers de la pensée antique qu’elle avait oubliés.
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L’empereur Frédéric II de Hohenstaufen (1194-1250), lui-même arabiste, fit de sa cour un foyer intellectuel sans équivalent, ressuscitant à Palerme quelque chose de la splendeur de Cordoue et de Séville — phares prolongeant la lumière de Bagdad, la cité d’al-Ma’mûn. Là s’était constitué un creuset où affluaient les savoirs grecs, persans et indiens : une véritable Renaissance avant la Renaissance.
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Laurent le Magnifique naît à Florence en 1449 et meurt en 1492, quelques mois après la chute de Grenade. Comment ignorer l’influence de l’Espagne musulmane, quand tant de savants italiens œuvraient à Tolède sous Alphonse le Sage ? Gérard de Crémone, Jacques de Venise, Jean de Capoue, Bonaventure de Sienne, et surtout Brunetto Latini, maître de Dante, introduisirent Averroès en Italie. L’Orient éclairait déjà la route de l’Occident renaissant.
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Malgré le déclin progressif de la civilisation arabo-andalouse, son héritage intellectuel circulait toujours en Europe. François Ier (1515-1547), figure emblématique de la Renaissance, introduisit l’enseignement de l’arabe au Collège de France, signe explicite de l’intérêt humaniste pour les sources orientales du savoir. Sous son règne, François Rabelais, médecin et grand écrivain humaniste, entreprit l’étude de l’arabe afin de lire Avicenne dans le texte. Son Gargantua écrit à son fils Pantagruel une fameuse lettre dans laquelle il l’exhorte à apprendre notamment le grec, le latin et l’arabe. Un peu plus loin, il lui recommande encore de relire «soigneusement les livres des médecins grecs, arabes et latins». C’est sur ce terreau de fertilisation réciproque que s’est constitué ce que nous appelons aujourd’hui la culture générale.

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Si l’Occident a cristallisé cet idéal dans la figure de l’honnête homme, l’Orient possédait déjà son équivalent: l’adab. Avant de désigner «les lettres, la littérature» au sens moderne, l’adab renvoyait d’abord au raffinement des mœurs, à la délicatesse comportementale, au savoir-vivre, à la bienséance, ainsi qu’à une inclination profonde pour les cultures anciennes et les savoirs hérités. Deux exemples majeurs suffisent à illustrer cette figure de l’homme accompli. Le premier est celui d’al-Mutanabbī (915-965). Évoquant les rustres qu’il dut quitter, il se glorifie d’avoir trouvé pour compagnons des esprits de haute culture, héritiers des grands Grecs de l’Antiquité:
منْ مبلــــغُ الأعــــراب أني بعـــــدَها
جـــالستُ رِسْــــطاليسَ والإسْكنـــدرَا
Les bédouins que j’ai fuis,
qui donc va leur apprendre
Que je suis bien chez Aristote et Alexandre
Le second exemple est celui d’Abū l-‘Alā’ al-Ma‘arrī, dont l’érudition est phénoménale. Parfait connaisseur de l’arabe et des débats théologiques qui secouaient l’islam du XIe siècle, il parsemait aussi ses vers d’échos indiens, persans et grecs. Il résume lui-même l’étendue de sa culture dans une formule saisissante:
ما كـــــانَ في هــــذه الدّنيـــا بَنو زَمَنٍ
إلاّ وعنــــديَ من أخبــــارهمْ طَرَفُ
Nul mortel n’a foulé l’ici-bas sans que j’aie
De sa chronique un fragment partagé. (L. II, 148). Ce faisant, il appliquait à la lettre l’aphorisme attribué à l’illustre encyclopédiste abbasside, al-Jâhidh (776-868):
الأدب هـــو الأخــــذ مـــن كــــلّ شيء بطــــــرف
L’adab (au sens de culture) consiste à «prendre de chaque chose un fragment.»
De ce terme dérive le mot adîb, nom attribué à l’homme versé dans la culture appelée adab.
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La proximité entre l’adab et l’idéal occidental de l’honnête homme est attestée. Dans les deux cas, la culture générale est conçue comme une synthèse : ni spécialisation étroite, ni dispersion superficielle. L’un et l’autre reposent sur la conviction que l’homme cultivé est d’abord un homme équilibré, capable de jugement et de civilité. Cette convergence n’est pas le fruit du hasard ; elle témoigne de préoccupations anthropologiques communes, au-delà des frontières culturelles. La Renaissance européenne fut moins une rupture qu’un aboutissement, nourri par huit siècles de dialogue avec le monde arabo-musulman.
Prochain article : La culture générale à l’épreuve du numérique.
Abdelaziz Kacem