News - 17.03.2026

Comprendre le Moyen-Orient, ce foyer de crises

Comprendre le Moyen-Orient, ce foyer de crises

Une véritable machine complexe, une bombe à retardement peu facile à désamorcer. Appréhender le «phénomène» Moyen-Orient, appellation de création récente au début du siècle dernier, dans sa transversalité, pour décrypter ses différentes composantes : l’historien Noureddine Dougui n’a pas hésité à s’y atteler. Dans un livre intitulé Le Moyen-Orient – Un arc des crises (1914-2014), paru aux éditions Nirvana, il retrace la genèse de grandes mutations dans la région. Il part de la chute de l’Empire ottoman et s’arrête, cent ans après, avec l’apparition du mouvement terroriste se revendiquant en Etat islamique.

Noureddine Dougui revient sur l’établissement du mandat britannique et la déclaration de Balfour qui a préfiguré l’implantation de l’entité sioniste, puis la Nakba palestinienne en 1948 et ses conséquences. Il démonte un à un les mécanismes de défaites arabes aux lourdes conséquences.  C’est ainsi qu’il passe en revue le conflit arabo-israélien (1956 -1973), l’implosion du Liban (1975-1991), la révolution iranienne (1979) et la guerre avec l’Irak (1980-1988), l’invasion du Koweït par l’Irak (1990), les accords d’Oslo, la montée du terrorisme et «le printemps arabe» avec les fausses promesses de transition démocratique qu’il avait fait croire.

Sans concession, il met à nu des leaders illusoires qui avaient ébranlé la rue arabe, lui faisant miroiter des victoires à même de faire recouvrer la grande fierté arabe. La déception sera profonde.

Le pétrole, objet de convoitises et à l’origine de tous les maux

«C’est un siècle d’histoire dont de grands événements méritent d’être rappelés», souligne Abdelaziz Kacem en présentant cet ouvrage. Beaucoup cherchent à comprendre pourquoi et dans quel intérêt tant de grands bouleversements ont changé la donne successivement dans cette région. «Vers l’Orient compliqué, je volais avec des idées simples», écrivait le général de Gaulle. «Nous en vivons aujourd’hui des répliques édifiantes. L’auteur décrypte l’alliance de l’homme de religion avec l’autocrate, explique la déconstruction de vieilles structures à la faveur de la découverte du pétrole, il explique des changements d’alliances et démontre l’imposture sioniste en Palestine.»

«Pourquoi un Tunisien, loin du Moyen-Orient, va-t-il se fourvoyer dans l’analyse de cette région ? » s’interroge l’auteur, Noureddine Dougui. «Encore très jeune, se souvient-il, je l’avais découverte par hasard, le 15 décembre 1963, jour de célébration de l’évacuation du dernier soldat français de Bizerte. Ce jour-là, un grand leader arabe était venu du Moyen-Orient, le président égyptien Jamel Abdel Nasser, qui se tenait aux côtés de Bourguiba, avec le leader algérien Ahmed Ben Bella et le prince héritier libyen Hassan El-Reda Senoussi. Cela m’avait impressionné, surtout Nasser, grand de taille et devancé par sa grande réputation.

Deux années plus tard, j’ai vu déferler de grandes manifestations pour le dénoncer après s’être attaqué à Bourguiba après son discours à Jéricho, le 3 mars 1965. Ma grande stupéfaction surviendra en juin 1967, avec la défaite bien surprenante pour nous tous de l’armée égyptienne sous les attaques israéliennes, et la déclaration de Nasser devant des foules immenses, encore sonnées par la défaite, de se démettre de ses fonctions. Depuis lors, je suis devenu très accroché aux radios arabes, à l’écoute des nouvelles et à l’affut des rebondissements de l’actualité.»

«En commençant ma carrière d’enseignant, ajoute le professeur Noureddine Dougui, j’ai consacré une session spéciale de mes cours pour suivre de près ce baril sur le point d’exploser. J’ai cherché à comprendre, analyser ce qui se passe, convaincu que cette région ne retrouvera sa stabilité et sa quiétude qu’avec la fin du pétrole. Sans ce pétrole, il n’y aurait pas eu l’occupation du Koweït ou la déliquescence de l’Irak.»

Sa conviction est faite : la damnation du pétrole sera fatale pour la région. Le jeu des influences occidentales fera changer les principaux acteurs, jadis anglais, allemands et russes, pour laisser les Etats-Unis d’Amérique prendre les commandes. Washington a mis la main d’abord sur la production pétrolière, puis sur ses revenus et leurs emplois. Toute la déstabilisation de la région en découlera. Elle se poursuivra tant que le pétrole sera disponible, indispensable et à un bon prix. Le jour où cette richesse s’étiolera, et ses revenus baisseront, l’intérêt américain tombera, surtout avec la réalisation de son grand plan des Accords d’Abraham.

Aucune force régionale n’émergera

Noureddine Dougui, en historien rigoureux, utilise des instruments scientifiques pour décoder un siècle très compliqué. Il interroge l’histoire, l’économie, la sociologie et la pensée des peuples et des gouvernants au Moyen-Orient, et interpellent ceux qui y interfèrent.

De cette lecture croisée, richement documentée, il retient trois grandes conclusions. La première, c’est que les fondements politiques et intellectuels qui avaient porté le style de gouvernement et la structure des sociétés pendant des siècles se sont effacés après 1914. Il n’en est resté que l’héritage culturel, les suprastructures et les aspects sociaux.

La deuxième conclusion porte sur le changement qualitatif économique entre les deux grandes guerres, vers une économie de rente, basée sur le pétrole et ses revenus.

La troisième et dernière conclusion est relative à la nature des rapports internationaux avec le Moyen-Orient. Les politiques des grandes puissances occidentales reposent sur une dualité d’intrusion et d’exclusion à la fois. Il s’agit d’une tentative permanente d’infiltration dans tous les interstices avec une volonté de mainmise sur l’économie, et d’une action continue pour écarter tout concurrent qui tenterait de prendre leur place. Dans un jeu d’influence, de déstabilisation, de construction et de défection d’alliances avec les Etats, les rapports entre les pouvoirs, les minorités religieuses et les lobbies seront en changements continus.

Noureddine Dougui est convaincu que l’Occident, en première ligne les Etats-Unis d’Amérique, n’acceptera guère de voir émerger une puissance régionale qui pourrait constituer une menace pour le système régional américain au Moyen-Orient. Triste sort.

Un ouvrage instructif, à lire.

Le Moyen-Orient – Un arc des crises 
(1914-2014)

de Noureddine Dougui
Editions Nirvana, 2026