Riadh Zghal - Des statistiques: l’image brute d’une réalité complexe
Par Riadh Zghal - Selon les récentes données publiées par l’INS, le taux de chômage a marqué une baisse mais reste néanmoins supérieur à 15%. Dans l’ensemble, les chiffres révèlent une situation paradoxale. D’une part, le taux de chômage qui était de 16,5 % au 4e trimestre 2024 est passé à 15,2% au 4e trimestre 2025, soit 645.200 personnes, d’autre part, les effectifs de la population active connaissent également une baisse : 3.784.000 au 4e trimestre 2024 et 3.610.000 au 4e trimestre 2025. Cela pose des questions au décideur qui a besoin de données pour orienter ses politiques de croissance et de réduction du chômage et qui ne se suffit pas d’hypothèses. Or à la lecture de ces chiffres, plusieurs hypothèses viennent à l’esprit. Si les taux d’occupation et de chômage se réduisent simultanément, est-ce un indicateur de l’accroissement des activités informelles ? ou de chômeurs.es désabusés qui cessent de se déclarer? ou bien la population considérée par les statistiques est celle âgée de 15 ans et plus comportant donc des enfants qui seraient davantage présents dans les institutions scolaires et de formation ? ou bien est-ce le signe d’un chômage paradoxal autrement dit des postes non pourvus en l’absence de candidats qualifiés ? ou peut-être - mais c’est peu probable- un saut technologique qui remplace les employés par des commandes numériques ?
Une autre série de questions se posent à propos de la répartition de la population occupée et celle au chômage. Si on considère les données du 4e trimestre 2025, tout reflète une tendance contrastée entre les sexes. C’est le genre féminin qui est le plus frappé par le chômage bien qu’il soit davantage porté vers l’éducation et l’enseignement supérieur. Plus les femmes avancent dans les études, plus elles sont nombreuses à se trouver sans emploi. Ainsi le taux de chômage global au 4e trimestre 2025 s’élève à 12,6% pour les hommes et 20,8% pour les femmes. En revanche, l’écart de genre est moins important pour la population âgée de 15 à 24 ans, il est de 37% (hommes) et de 41,3% (femmes). Au vu de ces taux très élevés, c’est la population de jeunes, hommes ou femmes, qui est la plus concernée par la difficulté de trouver un emploi.
Le chômage frappe les femmes diplômées de l’enseignement supérieur bien davantage que les hommes (30,5% contre 11,7%). L’explication se trouve sans doute dans la scolarisation. En effet, les statistiques disponibles de l’Education nationale montrent qu’au niveau du cycle primaire, il y a une relative parité de genre (garçons 51,9%, filles 48,1%). La proportion moins élevée de filles scolarisées serait due au fait que, dans certaines zones souffrant de déficit en matière d’infrastructure et de transport, certains parents n’envoient pas leur fille à l’école. Plus on avance vers le secondaire, plus la proportion de garçons fréquentant les collèges et les lycées se réduit : 79% contre 82% de filles au collège et respectivement 53% G contre 59% F au lycée. La chute de la proportion de garçons parmi ceux qui ont obtenu le baccalauréat en 2025 est plus spectaculaire : 36,9% de garçons et 63,1% de filles. Les statistiques de 2023-2024 publiées par le ministère de l’Enseignement supérieur font état d’une proportion de femmes s’élevant à 66,6% et 33,4% d’hommes.
La problématique du chômage, devenu structurel dans notre pays depuis des décennies, est multidimensionnelle, ce qui a d’ailleurs favorisé le soulèvement de 2011. C’est une problématique qui suggère plus d’une voie et plusieurs questions à traiter afin de ramener le chômage à son plus bas niveau, particulièrement parmi les jeunes et les diplômés de l’enseignement supérieur.
Pour une connaissance plus précise de la réalité des populations occupées et au chômage, il faudra intégrer les activités informelles, particulièrement celles des secteurs traditionnels, qu’il s’agisse de l’artisanat ou des divers autres petits métiers exercés dans le secteur informel en général. A ce propos, il faudra s’attendre à une opposition de plusieurs parmi les travailleurs de l’informel par crainte d’être soumis au fisc et aux contraintes administratives. En revanche, des enquêtes rigoureuses appliquées à ces activités ouvrent des perspectives de développement si on incite des travailleurs dispersés à se constituer en groupements, qu’on investit dans la chaîne de valeur des activités de production, qu’on offre une aide destinée à la mise à niveau des pratiques grâce à des apports technologiques, d’organisation et de commercialisation. Cela peut débuter par des actions pilotes qui donnent l’exemple et motivent des personnes actives mais dispersées à s’associer afin de créer davantage de valeur et d’améliorer leurs conditions de vie et celles de leurs familles. La Tunisie a investi dans des technopoles et pourrait aussi investir dans des espaces productifs générateurs de synergie entre petits producteurs pour plus de création de richesse et d’innovation, attractifs pour des sortants de la formation professionnelle et de l’enseignement supérieur qui disposent de savoir et de savoir-faire favorables à la montée en gamme des activités traditionnelles. Ce seraient des techniciens, des ingénieurs, des gestionnaires qui apporteraient une technicité, une organisation, des méthodes de gérer l’affaire avec plus d’efficacité. Grâce à de telles contributions, on ferait d’une pierre deux coups: la valorisation d’un patrimoine immatériel et l’emploi des diplômés de l’enseignement supérieur frappés par le chômage et candidat à l’émigration et la fuite des compétences dont le pays a besoin.
Des pays comme le Japon, l’Allemagne et la Hollande présentent un taux de chômage des diplômés de 2 à 3%, ce qui a un rapport avec un marché tendu de l’emploi dû à la décroissance démographique, le degré élevé de la technicité des activités économiques, de la sélection sévère à l’entrée au cycle supérieur. A cela il faudrait ajouter une prédisposition culturelle à entreprendre soit par la création d’entreprise, soit par le travail indépendant. Par contre, nombreux sont les pays comme le nôtre qui souffrent du chômage endémique des diplômés et particulièrement des détenteurs d’un doctorat. Ce qui a évidemment un lien avec la structure de l’économie, le faible taux de croissance, de technicité des activités et d’industrialisation en plus de la nature des formations peu professionnalisantes. Conscientes de l’insuffisance de préparation professionnelle des diplômés, certaines universités ont développé des programmes de micro-certifications. Il s’agit d’une formation courte encadrée par un professionnel qui prépare à l’exercice pratique d’une activité dans les domaines qui correspondent à la demande du marché. Une telle approche serait adaptée au contexte tunisien où le chômage revêt un caractère paradoxal : d’une part, le marché de l’emploi manque de personnes qualifiées dans plusieurs domaines, alors que des centaines de milliers ne trouvent pas d’emploi. Avec le développement technologique et l’accès de l’IA générative au grand public, il est devenu possible d’offrir des formations personnalisées qui permettent aux apprenants d’acquérir à leur propre rythme les capacités nécessaires à la poursuite de leurs études dans les différents cycles, ou d’exercer le métier qui leur convient.
Finalement, les statistiques fournissent une image brute d’une réalité globale mais elles ont l’avantage de soulever des questions de fond qui appellent à des investigations encore et encore. Les diplômés de l’enseignement supérieur qui ont déjà une expérience de recherche en mastère ou en doctorat pourraient y contribuer si le marché des études et des recherches ciblées s’ouvrait à euxl.
Riadh Zghal