Soukaina Bouraoui - Sadok Belaïd: Trois moments forts
Par Soukaina Bouraoui - Comment expliquer que la disparition de certaines personnes les rende plus présentes que de leur vivant? En prenant la plume pour rendre hommage au doyen Sadok Belaïd — éminent professeur, brillant juriste et débatteur d'exception — ce ne sont pas seulement les titres et ses écrits qui me reviennent en mémoire, mais les fragments précieux de la vie concrète, les choses de la vie...
Je me remémore nos échanges lors de repas de famille ou entre collègues, ces discussions passionnées sur des thèmes sociojuridiques ou philosophiques, comme la révolution iranienne ou l'affaire du plateau continental tuniso-libyen. Nous débattions pendant des heures, avec la conviction de pouvoir changer l’ordre du monde, portés par une convivialité unique qui marquait nos relations hors les horaires des cours.
Je me revois aussi en Égypte, lors d'une mission de recherche où, accompagnés de nos époux et de deux très chers collègues, nous avions organisé une échappée culturelle visitant le Vieux-Caire mais aussi certains sites de la Haute-Égypte. Il me suffit de fermer les yeux pour revivre la magie de notre arrivée, au crépuscule, sur l'île de Philae où se produisait un spectacle son et lumière. Ces souvenirs s'entrelacent avec l'humanité, la simplicité et la bienveillance de Sadok Belaïd, de son épouse Alia et de leurs filles.
Sur le plan professionnel, j'évoquerai trois moments clés qui ont marqué mon parcours.
Le premier fut la rencontre à Paris. Le doyen y avait convoqué les étudiants ayant achevé leur troisième cycle pour nous rappeler notre devoir national: rentrer à Tunis pour assurer l'enseignement et la recherche au sein de la nouvelle faculté de Droit érigée sur le Campus universitaire, le nombre d'étudiants et d'étudiantes exigeait des enseignants plus nombreux et de préférence tunisiens, disait-il. Son appel avait su aiguillonner notre sens des responsabilités, et la majorité d'entre nous était rentrée, renonçant parfois à des postes de vacation en France.
Le deuxième point est plus personnel. Le doyen Belaïd a influencé ma trajectoire de juriste avant même que je ne le rencontre en personne. En effet, sa thèse d'État sur «Le pouvoir créateur du juge» m’a interpellée! Jeune chercheuse inspirée par les écrits du professeur Mireille Delmas-Marty, j'avais osé contester sa vision en soutenant que ce pouvoir créateur s'appliquait aussi à la matière pénale, notamment face au flou devenu encore plus important pour les lois relevant du droit économique, des affaires ou environnemental.
Je ne savais pas, bien entendu, que quelques années plus tard j’ai dû défendre ma thèse ayant pour titre « Le pouvoir créateur du juge pénal » devant un jury dont il faisait partie. Le débat fut long et exigeant, j'étais épuisée mais il fit preuve d'une impartialité et d'une rigueur exemplaires, interrogeant la candidate peu expérimentée que j'étais sur des questions plus larges de philosophie et de technique juridique sans à aucun moment avoir évoqué sa thèse de manière frontale.
Enfin, je souhaite évoquer la création de la faculté des Sciences juridiques, sociales et politiques de Tunis. Aux côtés de nos aînés, dont Sadok Belaïd, Habib Ayadi et Mohamed Charfi, nous avons travaillé sans relâche pour bâtir, à l’instar de ce qui existait pour les sciences exactes, une école d'excellence intégrant les langues (anglais et français) et la sociologie au cœur du droit. Ce fut une expérience fondatrice de cohésion et de transmission.
C'est cette exigence intellectuelle alliée à une profonde humanité que je souhaitais saluer aujourd'hui.
Soukaina Bouraoui
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