News - 27.01.2026

Terres rares : de quoi parle-t-on exactement ?

Terres rares : de quoi parle-t-on exactement ?

Par Zouhaïr Ben Amor - On entend « terres rares » partout depuis quelques années, comme si l’économie mondiale découvrait soudain un trésor caché. En réalité, ce n’est pas un “nouvel” enjeu : ces éléments sont utilisés depuis longtemps (catalyse, verre, polissage, électronique), mais la transition énergétique, l’électrification des transports, l’éolien, la robotique, les télécommunications et certaines applications de défense ont fait exploser leur centralité stratégique. L’autre raison de cette médiatisation est géopolitique : l’offre est fortement concentrée – surtout au niveau du raffinage et de la transformation – ce qui rend les chaînes de valeur vulnérables aux chocs (contrôles à l’export, tensions commerciales, instabilités locales, etc.). L’Agence internationale de l’énergie (AIE/IEA) souligne précisément que la concentration du raffinage s’est intensifiée ces dernières années, avec la Chine comme acteur dominant pour les terres rares et d’autres minerais de transition.

Quels sont les “terres rares” ?

Les terres rares constituent un groupe de 17 éléments chimiques : le scandium (Sc), l’yttrium (Y) et les 15 lanthanides (du lanthane La au lutécium Lu). C’est la définition de référence utilisée par le service géologique américain (USGS). En langage courant, on parle parfois “des lanthanides” comme des “terres rares”, mais c’est un raccourci ; l’usage correct inclut bien Sc et Y.
La liste complète des 17 terres rares est donc :

Scandium (Sc)
Yttrium (Y)
Lanthanides (15) : lanthane (La), cérium (Ce), praséodyme (Pr), néodyme (Nd), prométhium (Pm), samarium (Sm), europium (Eu), gadolinium (Gd), terbium (Tb), dysprosium (Dy), holmium (Ho), erbium (Er), thulium (Tm), ytterbium (Yb), lutécium (Lu)

(Le prométhium est radioactif et n’existe qu’en traces naturelles ; il est marginal dans les chaînes industrielles.)

Pourquoi “rares”, alors ?

Le terme est trompeur. Certaines terres rares sont assez abondantes dans la croûte terrestre (par exemple le cérium), mais elles sont rarement concentrées en gisements faciles et économiques à exploiter. L’USGS insiste sur cette nuance : ce n’est pas l’abondance moyenne qui pose problème, c’est la rareté des dépôts concentrés et la difficulté de les traiter.

De plus, l’extraction et surtout la séparation (raffinage) sont complexes, coûteuses, très polluantes si elles sont mal encadrées, et parfois associées à des coproduits radioactifs (thorium/uranium) selon les minerais.

À quoi servent les terres rares ? Les usages qui tirent la demande

On peut classer leurs usages en deux grandes familles : (1) les usages historiques (verre, polissage, catalyse), (2) les usages “transition énergétique + high-tech”, qui focalisent aujourd’hui l’attention.

1) Aimants permanents (le cœur du sujet)

Le couple néodyme-praséodyme (Nd-Pr), complété par dysprosium (Dy) et terbium (Tb) (terres rares plutôt “lourdes”), est crucial pour les aimants permanents NdFeB (néodyme-fer-bore). Ces aimants offrent une densité magnétique exceptionnelle, utile pour :

• moteurs de véhicules électriques,
• générateurs d’éoliennes (certaines architectures),
• robots et servomoteurs,
• disques durs et équipements industriels.

L’AIE publie aussi des données montrant la très forte place de la Chine dans la fabrication des aimants terres rares.

2) Catalyse (automobile, chimie, raffinage)

Les oxydes de cérium et d’autres REE servent dans les pots catalytiques et des procédés de raffinage/pétrochimie. Même si l’électrification peut réduire une partie de cet usage à long terme, la catalyse reste importante à court et moyen terme.

3) Polissage et verre

Le cérium est un excellent agent de polissage (verres optiques, écrans, procédés industriels) et intervient dans certaines formulations verrières.

4) Éclairage, lasers, phosphores

Europium (Eu), terbium (Tb), yttrium (Y) : phosphores pour certains écrans/éclairages (historiquement très important), lasers (YAG), applications optoélectroniques.

5) Défense et aérospatial

Sans entrer dans des détails sensibles, beaucoup d’applications militaires et spatiales utilisent des alliages, aimants, capteurs et optiques mobilisant des REE : miniaturisation, fiabilité, performance.

Où se trouvent les terres rares ? Géologie, minerais et types de gisements

Les principaux minerais et sources

L’USGS rappelle que les principales sources économiques sont notamment la bastnäsite, la monazite, la loparite, et les argiles ion-adsorbantes (laterites). Ces “argiles ion-adsorbantes”, particulièrement associées à certaines régions, sont importantes car elles concentrent davantage de terres rares lourdes, très demandées pour les aimants hautes performances.

Une géographie des gisements ≠ une géographie du pouvoir

Point clé : posséder des gisements ne suffit pas. La “valeur” géopolitique se déplace souvent vers :

• la capacité de séparation (séparer 17 éléments aux propriétés proches),
• la capacité de métallurgie (alliages),
• la fabrication d’aimants, de poudres et de composants,
• la maîtrise environnementale et réglementaire (autorisation, acceptabilité sociale).

C’est pourquoi on parle de plus en plus de chaînes de valeur plutôt que de simples mines. Les stratégies récentes en Europe, par exemple, visent explicitement à réduire les dépendances et à relocaliser une partie des étapes (extraction, traitement, recyclage).Production, réserves, pays concernés : la cartographie mondiale (chiffres récents)

Pour une vue synthétique, la source de référence la plus utilisée est le USGS – Mineral Commodity Summaries (MCS). Le chapitre “Rare Earths” fournit une estimation de la production mondiale et des réserves par pays, avec mises à jour annuelles.

Production minière : qui extrait ?

Selon le USGS MCS 2025, la production minière mondiale est estimée en équivalent oxydes (REO) et a atteint un ordre de grandeur d’environ 390 000 tonnes (estimation 2024), tirée notamment par l’augmentation de l’extraction et du traitement dans plusieurs pays (dont Chine, Nigeria, Thaïlande).
Les principaux producteurs (liste indicative, qui varie selon les années) incluent typiquement :

Chine (leader historique),
États-Unis (notamment Mountain Pass),
Australie (Lynas est un acteur majeur),
Myanmar (important surtout sur certaines chaînes, mais avec fortes incertitudes et enjeux socio-politiques),
Thaïlande / Vietnam / Inde / Russie (selon les années et catégories),
• et des pays émergents ou relancés (Afrique, Amérique latine) à des degrés divers.

(Pour des chiffres exacts par pays, on se réfère aux tableaux USGS du millésime en cours.)

Réserves : qui possède “le sous-sol” ?

Le débat public confond souvent “production” et “réserves”. Les réserves sont une estimation économiquement exploitable (à prix et technologies donnés), donc elles peuvent évoluer.

Le USGS MCS 2025 met en avant des réserves importantes réparties entre plusieurs pays (avec révisions pour certains, dont Russie, Afrique du Sud, États-Unis, Vietnam).

Parmi les pays fréquemment cités pour des réserves significatives : Chine, Brésil, Vietnam, Russie, Inde, Australie, États-Unis, etc. (l’ordre exact dépend du millésime et des révisions).

Le cas emblématique : la Chine et Bayan Obo

La Chine est centrale pour deux raisons : (1) extraction, (2) surtout raffinage et chaînes aval.
Sur le plan géologique, un nom revient souvent : Bayan Obo, souvent présenté comme l’un des plus grands districts à terres rares au monde ; la littérature scientifique le décrit comme un gisement géant (REE-Nb-Fe) et un objet d’étude majeur.

Le vrai nœud stratégique : raffinage, séparation et aimants

Si l’on devait résumer “l’obsession terres rares” en une phrase : le monde veut des aimants et des oxydes séparés, pas des roches.

Concentration du raffinage

L’AIE explique que la concentration des raffinages s’est accrue, et que la Chine est le premier raffineur pour de nombreux minerais stratégiques, terres rares comprises, avec des parts de marché très élevées selon les segments.

Dépendances régionales : l’exemple européen

L’UE a formalisé une stratégie “matières premières critiques” (Critical Raw Materials Act) visant des objectifs de capacité domestique et de sécurisation. Et dans le débat public récent, des analyses de presse soulignent la dépendance des importations européennes et les difficultés à accélérer des projets face aux délais, au financement et à la réglementation.

“Pays concernés” : au-delà des producteurs, la liste des acteurs clés

Pour répondre à la question  (“où se trouvent-elles, les pays concernés”), il est utile de classer les pays en quatre catégories.

1) Les grands extracteurs (mines)

Chine, États-Unis, Australie (noyau dur, avec des variations annuelles)
• D’autres pays peuvent être significatifs selon périodes et types de minerais (Asie du Sud-Est, Afrique, etc.).

2) Les grands “transformateurs” (séparation/raffinage, aimants)

• Chine (dominant sur séparation et aimants)
• Quelques acteurs hors Chine existent mais restent en rattrapage (projets industriels, diversification progressive).

3) Les détenteurs de réserves et nouveaux entrants potentiels

• Brésil : régulièrement cité comme pays à fort potentiel, et redevenu très discuté dans les stratégies de diversification.
• D’autres pays à potentiel ou projets : Vietnam, Russie, Inde, Afrique du Sud, etc., selon les révisions USGS et annonces de projets.
Groenland apparaît périodiquement dans l’actualité en raison de ses ressources minérales, mais l’exploitation y est complexe (conditions, teneurs, infrastructures, acceptabilité).

4) Les grands consommateurs

• Chine, Union européenne, États-Unis, Japon, Corée du Sud : automobile, électronique, industrie, éolien, défense.
• L’évolution des politiques industrielles et des subventions influence fortement l’investissement (ex. stratégie américaine vs européenne, discutée dans la presse économique).

Risques, coûts environnementaux et enjeu social : le “prix caché” des terres rares

Un article exhaustif doit aborder le revers de la médaille.

1) Impacts locaux

Extraction, broyage, lixiviation, rejets, gestion des résidus : les procédés peuvent générer des pollutions importantes si les normes sont faibles ou mal appliquées.

2) Radioactivité et coproduits

Certains minerais (monazite notamment) peuvent contenir du thorium/uranium : cela complique la gestion des résidus, augmente les coûts et rend l’acceptabilité sociale plus délicate.

3) “Pas rare, mais sale si mal géré”

C’est l’une des raisons historiques de la concentration : une partie de l’industrie s’est structurée là où la chaîne complète pouvait être montée (mines + chimie + séparation), parfois au prix d’externalités environnementales. Aujourd’hui, les pays qui veulent relocaliser doivent internaliser ces coûts (normes, dépollution, traçabilité), ce qui demande temps et capitaux.

Sécuriser l’approvisionnement : les 6 grandes stratégies (et leurs limites)

1) Diversifier les sources minières

Chercher de nouveaux producteurs, soutenir des mines hors des zones dominantes. Les discussions internationales entre pays alliés sur la résilience des chaînes d’approvisionnement s’inscrivent dans cette logique.

Limite : ouvrir une mine + séparation peut prendre des années, et le goulot reste souvent l’aval.

2) Construire des capacités de séparation et d’aimants hors des monopoles

C’est le “vrai” changement structurel, mais il est long : compétences chimiques, ingénierie, gestion environnementale, marchés sécurisés, financement.

3) Substitution technologique

Réduire Dy/Tb dans certains aimants, développer d’autres architectures moteur (sans aimants permanents), etc.Limite : pertes de performance, dépendances déplacées (vers cuivre, nickel, etc.), délais R&D.

4) Recyclage

Le recyclage des aimants et des déchets industriels est un axe majeur (et politiquement attractif).
Limite : les volumes disponibles en fin de vie augmentent moins vite que la demande à court terme (effet “stock en croissance”).

5) Efficacité matière (écoconception)

Moins de terres rares par unité produite, meilleure durabilité, réparation.

6) Stocks stratégiques et accords d’approvisionnement

Contrats long terme, financements croisés, voire mécanismes de stabilisation de prix (idées discutées au niveau international).

Conclusion : pourquoi ce sujet est devenu central “ces dernières années”

Les terres rares sont devenues un symbole, parce qu’elles se situent à l’intersection :

• de la transition énergétique (aimants, moteurs, éolien),
• des technologies numériques (optiques, lasers, composants),
• de la souveraineté industrielle (raffinage, aimants, chaînes aval),
• et de la géopolitique (concentration, contrôles à l’export, alliances).

Le point le plus important à retenir, c’est que l’enjeu n’est pas seulement “où sont les gisements”, mais qui maîtrise la transformation et les produits intermédiaires. Les rapports de l’AIE et les statistiques USGS convergent : la production peut se diversifier, mais le pouvoir se joue souvent dans la chimie de séparation, la métallurgie et les aimants.

Zouhaïr Ben Amor

Bibliographie indicative (sources solides, utiles pour approfondir)

1. USGS – National Minerals Information Center. “Rare Earths Statistics and Information.”

2. USGS – Mineral Commodity Summaries 2025. Chapitre “Rare Earths” (PDF).

3. IEA (International Energy Agency). Global Critical Minerals Outlook 2025 (rapport + synthèse).

4. IEA. “With new export controls on critical minerals…” (commentaire, 2025).

5. IEA. “China’s share in rare earth magnet production, 2024” (données/graphique).

6. Conseil de l’Union européenne. Infographie/présentation du Critical Raw Materials Act (adopté en 2024).

7. Commission européenne. Page “Critical raw materials” (liste UE 2023 incluant terres rares légères/lourdes, scandium).

8. Encyclopaedia Britannica. “Rare-earth element” (définition et cadrage).

9. Fan, H.R. et al. (2016). “The giant Bayan Obo REE-Nb-Fe deposit, China” (article scientifique de synthèse).

10. Reuters / Financial Times (pour le contexte géopolitique et industriel récent : Europe, G7, Brésil).

 

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