Agriculture durable vs agriculture rentable : Le choc des modèles au cœur de l’olivier tunisien
Par Mounir Zili - Peut-on produire mieux en faisant moins ? La question semble provocatrice dans un secteur oléicole tunisien dominé par la quête du rendement à tout prix. Pourtant, c’est la réflexion qui s’est imposée à nous lors d’une journée d’immersion, en décembre dernier, auprès d'un entrepreneur visionnaire. Cette visite, menée dans le cadre de nos activités associatives pour le développement local et l’innovation, nous a placés face à une réalité concrète : un domaine où la performance ne réside pas dans la chimie ou la mécanique lourde, mais dans l’intelligence des cycles naturels.
La preuve par l'exemple: Un écosystème intégré
L'expérience frappe d'abord par sa cohérence globale. L'entrepreneur ne se contente pas de cultiver ; il habite son projet. Sa maison, véritable manifeste d'éco-construction, utilise des dômes de lumière pour une luminosité naturelle optimale et une inertie thermique puisée dans les matériaux locaux. Pour le chauffage, point d'énergies fossiles : un système ingénieux au bois et charbon de bois récupéré valorise les résidus de l'élagage minimal du domaine. C’est ici, entre ces murs qui respirent et ces champs silencieux, que se joue le comparatif entre deux visions du monde.
1. Le travail du sol: Aération mécanique vs Protection thermique
Le modèle classique repose sur le labour systématique pour «aérer» la terre. L'observation de terrain nous dit autre chose :
• L’avantage du non-labour: En Tunisie, une terre labourée est une terre mise à nu face à un soleil qui peut chauffer la surface à plus de 50°C. En conservant un couvert végétal ou un paillage, l'entrepreneur maintient le sol au frais et retient l'humidité résiduelle. C'est un bouclier contre le stress hydrique, particulièrement crucial face à la sécheresse persistante de ces dernières années.
• Souveraineté et réduction des coûts: Ce modèle brise la dépendance au pétrole. En éliminant le labour, on réduit drastiquement la consommation de carburant. Dans un contexte de volatilité des prix, l'agriculteur n'est plus l'otage des factures de carburant importé.
• Le défi social: Une terre non labourée attire les troupeaux de moutons. La durabilité demande donc une nouvelle diplomatie foncière pour protéger ce capital biologique sans s'isoler de la communauté pastorale.
2. La taille et la qualité: L'olivier comme producteur d'alicaments
Le Ministère de l'Agriculture encourage la taille annuelle pour faciliter la récolte. Mais l'approche durable propose un autre arbitrage :
• Respect de la biologie: L'olivier sait ce qu'il veut pour sa croissance. En limitant la taille, on réduit les entrées de maladies et les traumatismes physiologiques.
• La prime à la qualité: Un olivier non stressé par les engrais chimiques et non traumatisé par une taille sévère produit des olives avec une concentration exceptionnelle en polyphénols. Pour l'exportation, ce n'est plus une simple huile, c'est un « alicament ». Ce positionnement "premium" permet de valoriser l'huile bien au-delà des cours standards sur les marchés internationaux (bio, gourmet), compensant la baisse de quantité brute par une valeur ajoutée supérieure.
3. La ferme-centrale: L'indépendance par la circularité
L'innovation majeure réside dans la fin de la dépendance aux intrants extérieurs grâce à la valorisation totale des ressources :
• Les Poulets "Ouvriers" : Ils remplacent les pesticides en éliminant les larves de la mouche de l'olive et fertilisent naturellement le sol.
• La Méthanisation et l'Or Noir : En couplant l'élevage de vaches à l'exploitation, les déchets organiques produisent du biogaz. L'intelligence du système va plus loin : les grignons (restes après pression) et les margines, autrefois polluants, deviennent des actifs énergétiques ou du compost.
• Le digestat contre les engrais importés : Ce résidu de fermentation remplace les engrais chimiques. C'est un levier crucial pour l'Afrique : substituer les fertilisants de synthèse importés par une ressource souveraine produite sur place.
4. Quel avenir pour le secteur ? La résilience stochastique
Le conflit de modèles est aussi une question de gestion du risque. En utilisant une approche que l'on pourrait qualifier de résilience stochastique, l'agriculteur durable accepte un rendement moyen plus stable pour éviter un effondrement total lors des années de stress climatique extrême. En intégrant l'aléa comme une donnée structurelle et non comme une fatalité, ce modèle offre une véritable assurance sur l'avenir.
Sur le plan social, ce modèle offre une réponse à l'exode rural. Au lieu de former de simples tailleurs, nous devrions former des gestionnaires d'écosystèmes. Ce sont des métiers plus gratifiants et technologiques — gestion de l'énergie verte, expertise en sols vivants, éco-construction — capables de fixer les jeunes populations sur leurs terres par la noblesse de l'innovation.
Conclusion: La résilience, nouveau nom du profit
Cette visite de terrain nous a montré que la durabilité n'est pas une régression, mais une optimisation stratégique. En réduisant la dépendance aux importations de carburants et d'engrais, et en transformant chaque «déchet» en ressource, ce modèle offre une réponse concrète aux enjeux de souveraineté de la Tunisie et de l’Afrique. Le profit de demain appartiendra à ceux qui auront l'audace de transformer l'autonomie et la santé des sols en avantages compétitifs mondiaux.
Mounir Zili
Professeur universitaire,
chercheur en processus stochastiques
et acteur de la société civile.
- Ecrire un commentaire
- Commenter