Quand la puissance défait le droit : désordre, domination et résistances
Par Riadh Ben Sliman - S’il y a un auteur dont le nom est cité fréquemment par les spécialistes quand il s’agit d’analyser les profonds bouleversements mondiaux qui ont lieu sous nos yeux, c’est bien Carl Schmitt (1888-1985), juriste allemand très controversé, qui paradoxalement ne croyait pas au droit, à l’ordre et affichait un certain mépris pour la Société des Nations. Pour lui la paix est une illusion.
Dans un essai publié en 1950, Carl Schmitt écrit que « le droit est terrestre et se rapporte à la terre », une manière d’affirmer que la prise d’un territoire ou la conquête territoriale produit la loi, faisant ainsi prévaloir la décision de conquête sur le droit dont il critiquait la fragilité normative.
Outre Carl Schmitt, d’autres théoriciens de la sphère internationale voient leurs visions aujourd’hui réactivées, consolidées et revigorées par les évènements en cours.
John Mearsheimer, professeur à l’Université de Chicago et auteur de l’ouvrage fondateur du réalisme offensif the « Tragedy of Great power politics », estime qu’en l’absence d’une autorité suprême à l’échelle internationale, les États cherchent d’une manière manifeste à maximiser leur puissance. Son postulat est que les grandes puissances tendent vers l’hégémonie. Selon sa théorie, le droit, la morale et les institutions internationales sont relégués à un rang secondaire.
Toutefois, John Mearsheimer n’est pas un adepte de la force brute ni d’un monde de guerre. Il a été l’un des premiers intellectuels américains à dénoncer le caractère dangereux du lobby sioniste pour la politique étrangère des États-Unis dans un ouvrage devenu référence «The Israël lobby and US foreign policy». Il s’est également distingué par ses critiques virulentes contre l’élargissement de l’Otan vers l’est, facteur qui selon lui a contribué au déclenchement de la guerre en Ukraine. L’énorme masse d’analyses et d’études qui viennent s’ajouter chaque jour à ce qui avait été anticipé depuis des années au sujet des convulsions en cours est édifiante à bien des égards. Mais comment s’y retrouver de manière à détenir les clefs qui permettent de mieux appréhender le monde qui vient par opposition «au monde d’hier» de l’écrivain autrichien Stefan Zweig ?
On peut à partir des traits et facteurs suivants déceler certaines caractéristiques du monde qui vient :
• L’ordre issu de 1945 avec les Nations unies, incarnation du multilatéralisme garant de la paix et de la sécurité internationales, est fortement ébranlé et il est fort probable qu’il ne résistera pas longtemps à la vague de dérégulation actuelle des rapports internationaux. Les bouleversements en cours se produisent désormais largement en dehors du cadre du multilatéralisme onusien qui a marqué les relations internationales depuis huit décennies.
• Un nouvel ordre international mettra des décennies à émerger. Nous sommes aujourd’hui dans une phase hybride où les composantes du monde ancien et du monde nouveau interagissent, produisant un effet de dérèglement global et une impression de chaos. Situation chaotique par le fait que des éléments contradictoires coexistent : globalisation des marchés et imposition de tarifs douaniers, circulation des personnes et repli identitaire, respect proclamé des souverainetés et violations répétées du droit international, coexistence de la guerre et de la négociation, etc.
• Phénomène tout à fait nouveau dans l’histoire contemporaine des relations internationales, les acteurs chargés de mener les négociations, notamment ceux propulsés par certaines administrations occidentales, sont parfois dépourvus de la moindre connaissance des principes de diplomatie et de l’art de conduire des négociations diplomatiques, ce qui affaiblit les processus de négociations et contribue à leur instrumentalisation: le cas de Gaza illustre cette dérive avec l’irruption d’une logique marchande avide de profits conduite par des acteurs issus du monde des affaires et des technologies.
• Ces dynamiques tentent vainement de vider de sa substance la lutte héroïque des peuples pour l’émancipation et l’affranchissement du joug colonial à l’instar de la lutte légitime du peuple palestinien. Pourtant, le processus de décolonisation engagé depuis les années 1950 demeure irréversible et continue de marquer l’émergence des pays du sud sur la scène internationale.
• Aussi de nombreux décideurs dans certaines contrées témoignent d’une compréhension lacunaire des conflits en cours tant dans leurs causes profondes que dans leurs dimensions historiques, ce qui conduit à des lectures réductrices et des réponses inadaptées aux conflits en cours.
• C’est aussi le cas de la médiation qui tend à être détournée de sa finalité initiale. Traditionnellement conçue comme un mécanisme de désescalade et de recherche du compromis, elle est de plus en plus utilisée comme un instrument de pression visant à imposer la capitulation de la partie la plus faible souvent au prix de son humiliation.
• Une nouvelle élite oligarchique globale voulant dominer le monde affiche un impérialisme décomplexé et un profond mépris envers les peuples, notamment ceux luttant contre la colonisation, à l’instar du peuple palestinien.
• L’ascension de ces oligarques portée par un néolibéralisme sauvage s’inscrit dans les basses manœuvres visant à la banalisation des intérêts des peuples et de tout l’héritage issu de l’ordre post-colonial.
• Nous assistons à l’émergence de deux dynamiques diamétralement opposées et qui façonneront largement l’évolution des relations internationales dans l’avenir: d’un côté des acteurs techno-industriels et sécuritaires puissants et détachés des considérations morales et de l’autre, une énergie sociale transnationale appelant à l’arrêt des guerres et à l’introduction d’une dose d’humanité à notre monde, comme l’illustrent les mobilisations populaires massives à travers le monde dénonçant l’agression odieuse de l’entité sioniste contre Gaza et le génocide qui y est commis.
• La puissance ne peut plus être appréhendée dans son acception classique. La projection de la puissance, bien qu’elle demeure toujours impressionnante, produit de maigres résultats pour le pays auteur de l’agression. Cette puissance se mue dans une logique destructrice créant des populations déshéritées mais totalement déterminés à y résister. Le cas de Gaza et du peuple palestinien est édifiant.
• L’érosion du droit international ne saurait être réduite aux multiples violations et aux doubles standards dont il est l’objet. Il est très probable que le droit international continuera sa course vers le déclin dans un contexte de compétition accrue entre les grandes puissances. Aussi, le droit international n’arrive pas pour l’heure à saisir la portée des révolutions technologiques du 21e siècle et qui bouleversent et transforment en profondeur les relations internationales et la logique même de la politique mondiale.
• Les tentatives de substituer une instance nouvelle (The Board of Peace), créée unilatéralement, à l’Organisation des Nations unies, incarnation de l’universalité de ses membres, constitue une étape supplémentaire aux actions entreprises depuis des années, visant à démanteler l’architecture internationale issue de 1945. Le Conseil de Paix remet en cause le caractère universel de la Société des nations et de l’égalité souveraine consacrée dans la Charte des Nations unies, en exigeant une contribution financière pour obtenir un statut permanent en son sein.
• Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et la naissance des Nations unies, l’histoire des relations internationales a été émaillée de violations répétées d’une règle unanimement acceptée après les affres de ce conflit, celle du non-recours à la force. Toutefois, les États violeurs d’un principe aussi important en droit international usaient autrefois d’arguments juridiques pour justifier leurs actes. Ce n’est plus le cas de nos jours puisque certaines puissances manifestent une indifférence totale à l’égard des règles fondamentales qui régissent la conduite des États et au premier rang desquelles figure le principe du non-recours à la force.
• Les prouesses technologiques soutenus par l’IA, l’informatique quantique et les télécommunications donnent naissance à de vastes espaces artificiels nouveaux qui intensifient davantage les rivalités entre les grandes puissances. Conçu pour réguler des espaces traditionnels matériels, territoires, espace, attributs de la souveraineté d’un pays, population, échanges commerciaux, etc., le droit international se retrouve soudainement face au déplacement de la politique mondiale des espaces territoriaux vers des espaces virtuels. L’avenir de la politique mondiale sera déterminé par ce monde virtuel qui sera à l’œuvre pour définir les contours de l’ordre mondial à venir et le contrôle des règles régissant son fonctionnement.
Riadh Ben Sliman
Ancien ambassadeur
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