Hommage au Doyen Sadok Belaïd: Témoignage et dialogue entre Philippe Noiret, Bertrand Blier, Louis de Funès et Raymond Devos
Par Haykel Ben Mahfoudh
Témoignage
Les images fusent et les souvenirs se précipitent en parlant du Doyen Sadok Belaïd. Je les garde précieusement depuis le jour où j’ai ouvert les yeux dans ce monde et découvert qu’en plus des oncles et tantes que j’avais du côté de ma mère et de mon père, d’autres en faisaient déjà partie, non sans ma grande surprise et satisfaction. Ainsi, j’avais un Am Sadok, un Am Azouz, et bien d’autres, et surtout une Tata Alia (qui, pour nous, est notre marraine). Avec maman, elles formaient un duo d’affection et de résistance aux chocs de la vie que ni les épreuves ni les contrecoups n’ont pu éloigner.
Le Am (« عَمّ») constituait une sorte d’appellation d’origine contrôlée ; une forme de respect et de déférence de l’époque que l’on devait aux personnes proches qui faisaient partie, d’une manière ou d’une autre, de la famille. Mon père et lui étaient liés à jamais par l’amitié et la fraternité indéfectibles.
Nos chemins se sont très tôt croisés. Petit enfant de quatre ans, je garde toujours ce souvenir très vif de moi dans ses bras, montant les escaliers de l’hôpital d’enfants de Bab Saadoun, criant au personnel son identité et sa fonction (Sadok Belaïd, doyen de la Faculté de droit de Tunis), et appelant d’urgence la présence du staff médical pour me venir en aide. Seul un enfant rescapé de cet épisode peut savoir la profondeur et l’importance de ce moment: je suis revenu à la vie !
Je pourrais vous parler longtemps, comme le feraient bien d’autres, de notre voisinage entre Carnoy et l’Ariana, ou des coulisses de nos vies à Sebbalet Mornag – le Mornag d’aujourd’hui. Il était l’instigateur de notre migration à rebours de la ville vers les vergers de Mornag, à 16 km de Tunis. Il était le Baron de ce lieu qui lui était cher, autant que Kalâa Kebira, sa ville natale; et ce n’est pas un hasard si le quartier où il habite porte son nom depuis les années quatre-vingt. De cette époque, j’ai des souvenirs d’enfance des discussions – parfois enflammées, parfois taquines – entre lui et mon père. Les deux étaient complices et se complétaient d’une certaine manière, mon père avec son sens politique aiguisé et lui avec sa capacité à monter des projets. Ils l’étaient certainement depuis l’avis juridique rédigé à l’attention de feu Hédi Nouira, Premier ministre du président Bourguiba, pour mettre en échec sur des bases constitutionnelles l’accord d’union entre la Tunisie et la Libye, qui fut signé à Djerba en 1974. Plus tard, vers la fin des années deux mille, alors que nous étions tous les deux pris dans un dossier de consultation juridique (affaire MZ) – à son instigation comme à l’accoutumée – il me sortit le document authentique de cette fameuse consultation pour me demander si je reconnaissais l’écriture. Ô que je la reconnaissais! Il gardait le document précieusement; il était loyal dans l’amitié. Le départ de papa l’a beaucoup affecté; je m’en souviens très bien.
Ses histoires, ou devrais-je dire les petites histoires, n’en finissaient pas avec lui, avec son calme légendaire, sa bienveillance profonde, son sens critique affûté adossé à son esprit taquin; il disposait de plus d’un tour dans son chapeau, pour ainsi dire. Tel un magicien, il savait réinventer le monde et transformer les réalités les plus complexes en des projets grandioses. Il avait incomparablement ce don-là. Il était un fin stratège de ce point de vue et savait mener ses batailles jusqu’au bout, bon gré mal gré.
Il vous aurait certainement conté l’histoire de la construction de la faculté de droit de Tunis (la faculté mère), sinon ses premiers moments au ministère des Finances avant de partir à Paris préparer sa thèse de doctorat, ou bien d’autres aventures, à l’époque où il était doyen de la faculté de droit, des sciences politiques et économiques de Tunis, dignes d’un metteur en scène du théâtre de boulevard – genre qu’il appréciait par ailleurs. Les anecdotes n’en finissaient pas avec lui.
Pour des raisons familiales, nous quittâmes Mornag pour venir nous installer à Tunis. Quelques années plus tard, je fis mon entrée à la Faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis, où le professeur Belaïd enseignait désormais. Nous devions l’avoir en première année pour le cours de philosophie du droit et de l’État, matière qu’il avait lancée avec d’autres enseignants, sauf que, cette année-là, il avait cédé le cours à M. Slim Laghmani. Le court moment de passation du témoin entre le maître et son successeur, auquel nous autres étudiants avons assisté, restera à jamais gravé dans ma mémoire, et même au-delà, tant il marquait la sacralité du savoir, le respect des traditions institutionnelles et l’affection qu’avait le senior pour son jeune collègue, que j’aurais plus tard la chance d’avoir comme directeur de thèse.
Connaissant déjà le personnage, je n’ai eu l’occasion de découvrir l’enseignant que quelques années plus tard, lorsque je suis allé le voir pour qu’il m’encadre dans mon projet de mémoire de DEA. Mon idée était de lui proposer de travailler sur un sujet de mémoire consacré aux concessions pétrolières; il m’en détourna pour me proposer un sujet de droit comparé sur le phénomène associatif en Tunisie et au Maroc. Aïe ! Quel sujet et quel choix ! Ce furent des moments interminables de labeur, d’exigence et d’extrême rigueur, où j’apprenais dans l’appréhension de décevoir et la détermination de relever le défi, sous l’œil particulièrement vigilant du maître: il filtrait tout, et rien ne lui échappait. J’avais cru avoir exploré toutes les facettes du sujet; non, il fallait aller chercher plus, davantage et encore plus loin. J’ai beaucoup appris, d’autant plus que j’étais parmi les derniers privilégiés à l’avoir eu comme encadrant de mémoire de recherche. Cette première expérience nous a rapprochés.
À la fin de ma thèse de doctorat, j’avais eu la chance, et aussi le privilège, de l’avoir comme président du jury de ma soutenance. Respectueux de la tradition universitaire, je suis allé lui remettre une copie du manuscrit à son domicile à Mornag, un mois de juillet de l’année 2005. Il en fut ravi. Le jour de la soutenance, il fut un président de rêve : attentif, bienveillant, sachant apprécier et valoriser l’effort du jeune chercheur… qu’il avait mis sur les rails quelques années plus tôt.
Depuis, il m’avait en quelque sorte pris sous son aile, en me faisant confiance dans quelques affaires juridiques, dont certaines étaient politiquement sensibles et que d’aucuns ne voulaient risquer de prendre. Ce fut la période où il venait de prendre sa retraite de l’enseignement supérieur et où je préparais mon agrégation tout en exerçant la profession d’avocat. Les déplacements à Sousse, l’affaire de l’ULT, les longues et riches séances de travail, aussi bien dans mon cabinet que chez lui, même les dimanches matin, ressemblaient à de véritables orgies intellectuelles, constamment agrémentées de petites anecdotes, de «petits» encas, comme il disait, et surtout de dialectiques nourrissantes entre le penseur du droit et le praticien aguerri que je suis devenu.
L’affaire du chèque de AD fut un épisode parmi d’autres, où il adorait s’adonner à plusieurs rôles: tantôt celui de l’avocat, tantôt celui du procureur, tantôt encore celui de l’expert en graphologie ou du juge, pour élucider la vérité, dès lors qu’il en était convaincu. Il ne voulait pas plaider, par respect et retenue, mais savait porter l’estocade, comme on dit. Le jour où nous déposâmes les mémoires en appel, nous fûmes tous libérés, comme le fut Paris après en avoir été outragé, martyrisé, pour paraphraser le général de Gaulle.
Il fallait constamment le challenger, pousser le raisonnement à fond, avoir le sens du détail et de la réplique, et surtout la maîtrise de l’esprit des lois, et pas uniquement des règles de droit. Fort heureusement, j’étais à bonne école pour répondre à ses « quintuples » exigences. Vous auriez surtout tort de croire que, parce qu’il était publiciste, le droit privé lui aurait été étranger: c’était un pur théoricien du droit et avait cette force de transcender les champs disciplinaires voûtés, portés par la puissance du travail et la rigueur du raisonnement.
Entre-temps, je préparais mon concours d’agrégation et, en tant qu’agrégatif, je devais évidemment m’adonner à l’incontournable — et marathonique — exercice des leçons de préparation. Sur neuf leçons de droit international, j’en avais fait trois avec lui, dont une qui restera dans mes annales personnelles. Ce jour-là, et comme le veut la tradition, je devais récupérer le sujet de la leçon soit en main propre, soit au secrétariat du décanat de la faculté, à l’heure indiquée. Contre toute attente, je reçois un appel téléphonique du doyen Belaïd, m’annonçant le sujet sur un ton très solennel et m’indiquant que je devais me présenter chez lui à 17 h précises pour le passage oral.
Ses sujets étaient différents des autres – ma collègue et amie Souhayma Ben Achour, camarade de loge, en était témoin -; il y avait de la recherche, de l’originalité, et il s’ingéniait à les rendre tout aussi complexes que solubles, bien sûr à sa manière. On ne cessait d’apprendre à ses côtés. Ce jour-là, j’ai dû écourter ma préparation d’une heure pour faire le déplacement jusqu’à chez lui et passer d’abord la leçon, afin de rendre la soirée plus agréable par la suite. Nous étions choyés.
L’année 2011 nous remit en selle, à trois — lui, l’actuel président de la République et moi-même — cette fois-ci, puisqu’il nous avait en quelque sorte assignés à résidence pour élaborer un projet de Constitution et une proposition de loi électorale en vue de l’élection d’une Assemblée nationale constituante. Il était plus que jamais déterminé à mener ce projet à son terme, et il y croyait dur comme fer. J’avais en tête d’autres voies à poursuivre et je ne voulais pas trop m’enfoncer dans le politique.
Quelques années plus tard, alors que nous étions sur la route de Sousse pour rejoindre d’autres collègues, nous eûmes une discussion franche et très amicale sur mes projets, mes choix, l’engagement dans la vie publique et le sens que je voulais donner à ma vie. Le monument Belaïd n’était pas inaccessible, contre toute apparence ; pour moi, j’avais cette facilité de lui parler, de lui dire les choses, de partager avec lui mes histoires et mes confidences, car, tout simplement, il m’avait ouvert sa voie et son coeur pour me laisser entrer dans son univers. Nous ne parlions pas que de droit ou de politique, mais aussi de cinéma, de musique, de littérature, d’opéra, de peinture, de gastronomie et de voyages. Athènes nous a réunis une fois… Un autre souvenir que je garde aussi précieusement que les parties d’échecs que nous jouions ensemble un été 1982, à Chott Meriem.
En 2022, je quittais la Tunisie ; je suivais ses prises de position et son engagement sur la scène politico-constitutionnelle à travers les médias. Je n’avais qu’un souhait : qu’il prenne de la distance. Enfin, ce n’était ni dans sa nature ni dans son tempérament.
Son œuvre est colossale, et son héritage continue de rayonner par la densité de sa pensée et l’infinie intelligence de son regard auprès de tous ceux que le droit, la philosophie, l’histoire, la religion et l’exigence intellectuelle continuent d’inspirer. Il n’avait guère de patience pour l’oubli, la superficialité ou les approximations de ceux qui prétendent parler du droit et de la pensée sans en partager l’exigence.
Je fus très content et particulièrement touché lorsqu’il m’appela pour me féliciter à l’occasion de mon élection à la CPI; il m’exprima sa fierté et sa joie, et me donna sa bénédiction, tel un père à son fils. Je l’ai revu quelque temps après, jusqu’au mois de juin 2025; je comptais lui rendre visite à l’occasion de mon prochain séjour à Tunis pour lui remettre une chose qu’il m’avait demandée et que je lui avais promise.
Pendant toutes ces années-là, je n’ai jamais cessé de penser à lui, que ce soit en famille, avec les siens qui me sont très proches, avec des amis et des connaissances communes, ou encore dans les moments de solitude. Pour moi, il fut — et il le restera à jamais — un repère de justesse, un peseur hors pair et un amoureux de la vie.
Il n’aurait pas aimé un «hommage» sans une note d’humour, et encore moins dans la platitude formelle des oraisons; il était différent et authentique. Il fallait lui parler dans sa langue, le surprendre et l’intéresser. Alors, pour lui parler comme il aurait aimé qu’on le fasse, j’ai imaginé ce dialogue.
Dialogue imaginaire: Autour de Sadok Belaïd
Philippe Noiret (calmement, avec cette gravité douce qui lui est propre)
• Il y a des hommes qui parlent du droit… et puis il y a ceux qui le pensent. Sadok Belaïd était de ceux-là. Un homme pour qui les principes n’étaient pas des mots, mais des repères pour traverser l’histoire.
Bertrand Blier (souriant, un peu ironique)
• Oui, enfin… penser le droit dans un pays qui cherche encore son équilibre, c’est presque un acte de provocation. Il fallait une certaine liberté d’esprit… et peut-être un peu d’obstination.
Louis de Funès (s’emportant avec vivacité)
• Mais évidemment ! Parce que tout le monde parle, tout le monde crie, tout le monde veut avoir raison… et au milieu de ça, il faut quelqu’un qui dise : «un instant! Le droit, c’est sérieux !»
Noiret
• Ce qui frappait chez lui, c’était cette fidélité à une idée simple et exigeante: celle d’un État fondé sur la raison et sur la loi.
Blier
• Une idée simple… mais pas si simple à défendre. Surtout quand les passions politiques prennent toute la place.
De Funès (gesticulant)
• Ah ça, les passions ! Tout le monde en a ! Mais le droit, lui, il doit rester droit ! Sinon, c’est la pagaille !
Noiret (avec un sourire tranquille)
• Peut-être est-ce cela, finalement, la marque des vrais juristes : rappeler, au milieu du tumulte, que les institutions sont faites pour durer plus longtemps que nos querelles.
Blier
• Et qu’un peu de lucidité n’a jamais fait de mal à personne.
De Funès
• Exactement ! Parce qu’un pays sans juristes sérieux… c’est comme une comédie sans scénario !
Noiret
• Alors disons-le simplement : Sadok Belaïd aura été l’un de ces esprits qui rappellent qu’au-delà des circonstances, il existe une exigence — celle de la raison, de la loi et de la dignité de l’État.
Soudain, un soupir long et profond s’élève du fond de la pièce, porté par les accents de la Symphonie fantastique de Berlioz — œuvre que le doyen aimait bien. Dans l’ombre, Raymond Devos qui ronronne doucement:
Raymond Devos
• Feu, dites-vous?
Le feu, c’est étrange.
Quand on dit: «Il y a le feu !», tout le monde court.
Mais quand on dit: «Il est feu…», plus personne ne bouge.
Dans un cas, ça brûle.
Dans l’autre, c’est déjà consumé.
Alors je me suis dit:
le feu qui brûle passe…
et le feu qui est passé reste.
Parce qu’une flamme, ça s’éteint vite.
Mais un «feu untel», ça dure longtemps.
Finalement, le feu est très universel:
il finit toujours par nous mettre…
sur un pied d’égalité.
Les vivants disent: «Allumez le feu!»
Et les autres répondent:
«Merci… il nous éclaire déjà».
Haykel Ben Mahfoudh
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