News - 01.04.2026

Elyes Ghariani - Le «Conseil de la Paix» de Trump: reconstruction de Gaza ou reconfiguration géopolitique?

Elyes Ghariani - Le «Conseil de la Paix» de Trump: reconstruction de Gaza ou reconfiguration géopolitique?

Une paix sans les principaux intéressés?

Le 19 février 2026, Washington a lancé une initiative inhabituelle: le «Conseil de la Paix». Convoquée par l’administration Trump, cette instance ad hoc entend piloter la reconstruction de Gaza après la phase II de l’accord Hamas–Israël conclu en octobre 2025. En marge des cadres des Organisation des Nations Unies, elle réunit un cercle d’États chargés de coordonner la sécurisation et le redressement économique d’un territoire dévasté.

La méthode privilégie l’action rapide, la sécurité et l’investissement plutôt que la négociation diplomatique classique. La séquence est posée: stabiliser d’abord, reconstruire ensuite. Reste une question centrale: s’agit-il d’un mécanisme de sortie de crise ou d’un instrument destiné à redéfinir des équilibres régionaux selon une logique d’alliances?

Le Conseil repose sur une approche entrepreneuriale: sécuriser le terrain, mobiliser des capitaux, relancer l’économie par des infrastructures structurantes. Cette méthode peut accélérer une stabilisation que les formats multilatéraux n’ont pas produite. Mais sa limite apparaît d’emblée: les Palestiniens ne participent pas aux décisions. Ils sont destinataires du processus, non parties prenantes.

Or une reconstruction sans représentation politique risque de produire une stabilité technique sans légitimité. Sans ancrage institutionnel local ni perspective souveraine, l’équilibre obtenu pourrait demeurer dépendant et réversible.

C’est cette tension — entre efficacité opérationnelle et déficit politique — qui structure l’analyse du Conseil et éclaire ses implications régionales et internationales.

Genèse stratégique: continuité trumpienne et rupture multilatérale

Le Conseil de la Paix s’inscrit dans une ligne diplomatique développée sous Donald Trump: privilégier l’efficacité transactionnelle au multilatéralisme classique. Lancé à Washington le 19 février 2026, il prolonge cette orientation tout en accentuant la prise de distance avec les cadres internationaux établis.

Héritage doctrinal

La matrice renvoie aux Accords d'Abraham. Ces accords ont engagé une normalisation entre Israël et plusieurs États arabes sans traiter le cœur du conflit israélo-palestinien. La logique était graduelle: avancer par les intérêts convergents — sécurité, commerce, investissements — plutôt que par un règlement politique global.

Le Conseil reprend cette logique. Sécurité régionale et intégration économique deviennent les vecteurs de stabilisation. L’empreinte de Jared Kushner, artisan des Accords d’Abraham, est perceptible : faire de la prospérité un facteur de désescalade. À Gaza, cela se traduit par une priorité aux infrastructures, aux flux commerciaux et aux financements massifs. La logique est linéaire : reconstruire pour stabiliser, stabiliser avant d’aborder le politique.

Contournement des cadres classiques

Cette continuité s’accompagne d’une inflexion institutionnelle. L’Organisation des Nations Unies est marginalisée. Le Quartet pour le Moyen-Orient — ONU, UE, États-Unis, Russie — n’est pas associé au pilotage. Washington privilégie un format restreint réunissant des États alignés.

Ce choix reflète une dynamique plus large: face aux blocages du Conseil de Sécurité, les puissances recourent à des coalitions ad hoc, à l’image de AUKUS. Le Conseil de la Paix s’inscrit dans cette logique de diplomatie sélective, fondée sur la convergence stratégique plutôt que sur l’universalité.

L’enjeu dépasse Gaza. Cette méthode peut-elle produire une stabilisation durable ou contribue-t-elle à fragmenter davantage un ordre international déjà sous tension?  C’est à cette échelle que l’initiative doit être évaluée.

Une coalition qui redessine la région

Au-delà de sa doctrine, le Conseil de la Paix dessine une nouvelle cartographie des alliances. Les États réunis à Washington le 19 février 2026 ne se limitent pas à la reconstruction de Gaza; leur composition traduit un repositionnement stratégique au Moyen-Orient et au-delà. Présences, alignements et absences structurent un dispositif dont la portée dépasse la seule dimension humanitaire.

Le cœur régional: stabiliser sans trancher le politique

Le noyau central réunit Israël, l’Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis, l’Égypte et le Qatar. Ces États convergent sur trois priorités: contenir l’influence iranienne, éviter un renforcement du Hamas et prolonger la dynamique engagée par les Accords d'Abraham.

Pour Riyad et Abou Dhabi, Gaza constitue un test: une stabilisation économique peut-elle précéder un règlement politique? L’Égypte vise la sécurisation de son environnement immédiat. Le Qatar ajuste son positionnement entre engagement financier et distance stratégique vis-à-vis du Hamas. Israël y voit un cadre de sécurisation durable.

Ensemble, ces acteurs forment un axe de stabilisation à dominante sunnite, où la reconstruction sert aussi d’outil de consolidation stratégique face à l’Iran.

Les alliés politiques: une diplomatie sélective

Autour de ce noyau gravitent des partenaires proches de Washington, tels que la Hongrie et certains États d’Asie centrale. Leur présence confirme le choix d’un format restreint fondé sur l’alignement.

Pour ces acteurs, l’enjeu est double: consolider leur relation stratégique avec les États-Unis et accéder aux opportunités économiques liées à la reconstruction. Le Conseil devient ainsi un espace d’intérêts croisés.

Les absents: une architecture incomplète

La configuration du Conseil apparaît aussi à travers ses absences. L’Union européenne n’est pas partie prenante. Les puissances du Sud global — Chine, Inde, Afrique du Sud — restent en retrait, privilégiant les cadres onusiens.

Surtout, aucun représentant palestinien ne siège au niveau décisionnel: ni le Hamas, ni l’Autorité palestinienne. Une reconstruction durable suppose pourtant une légitimité locale et une capacité institutionnelle propre. Sans participation politique, l’initiative peut être perçue comme extérieure et conditionnelle.

Gaza peut être reconstruite matériellement. Mais sans perspective institutionnelle claire, la stabilité obtenue restera exposée. La tension initiale réapparaît : capacité stratégique d’un côté, déficit politique de l’autre.

Le dispositif opérationnel: sécurité d’abord, politique ensuite

Après la doctrine et les alliances, vient la mise en œuvre. Le Conseil suit une séquence claire: sécuriser d’abord, reconstruire ensuite, traiter le politique plus tard. Cette priorisation vise la rapidité d’exécution, mais elle soulève une question centrale: la souveraineté peut-elle être différée sans affecter la stabilité recherchée?

Sécuriser pour stabiliser

Le premier pilier est sécuritaire. Une force internationale sous leadership américain encadrerait la transition. Israël contrôlerait les abords, l’Égypte la zone frontalière, tandis que l’Arabie Soudite et les Émirats Arabes Unis apporteraient un soutien logistique et financier. L’objectif annoncé est un désarmement progressif du Hamas sur 18 à 24 mois, via des zones démilitarisées et des mécanismes de supervision.

À court terme, ce dispositif peut limiter le risque de reprise des hostilités après l’accord d’octobre 2025. Mais l’horizon politique reste indéterminé. Sans calendrier précis ni perspective de gouvernance palestinienne autonome, la présence internationale pourrait être assimilée à une tutelle. La stabilité obtenue serait alors principalement sécuritaire.

Reconstruire pour transformer

Parallèlement, le Conseil prévoit une mobilisation financière associant le Qatar, les Émirats Arabes Unis, les États-Unis et des investisseurs privés. Les engagements initiaux — environ 7 milliards de dollars — restent inférieurs aux besoins estimés, évalués entre 50 et 60 milliards.

Les projets annoncés concernent le port, des zones logistiques et des infrastructures énergétiques. L’hypothèse est que la relance économique atténuera les tensions. Les précédents en Irak et en Afghanistan montrent toutefois qu’une reconstruction matérielle sans cadre politique inclusif demeure instable. Sans institutions reconnues, les investissements peinent à produire un apaisement durable.

Le Conseil propose ainsi une ingénierie sécuritaire et économique structurée. En différant le règlement politique, il s’expose toutefois au risque d’une stabilité conditionnelle, dépendante de facteurs extérieurs.

Les lignes de fracture

Le Conseil parait cohérent sur le plan technique. Il s’inscrit toutefois dans un environnement politique instable.

Sécurisation et reconstruction ne suffisent pas à dissiper les divergences qu’il suscite. Trois tensions structurantes apparaissent : transatlantique, régionale et palestinienne.

Une divergence avec l’Europe

La première fracture concerne l’Union européenne. Attachée aux cadres multilatéraux, Bruxelles conteste le contournement des mécanismes onusiens et l’absence de représentation palestinienne. L’UE, qui liait son soutien financier à un rôle du Quartet pour le Moyen-Orient, se trouve reléguée à la périphérie.

Ce décalage affecte la cohésion occidentale. Tandis que Washington privilégie une coalition d’États alignés, l’Europe peut adopter une posture plus réservée. Une divergence prolongée réduirait la capacité collective à peser face à l’Iran ou à la Russie.

Des équilibres arabes fragiles

Au Moyen-Orient, l’unité affichée masque des tensions. Les relations entre Israël et la Turquie demeurent tendues, Ankara restant critique envers les processus de normalisation. Le Qatar, membre du Conseil mais historiquement lié au Hamas, doit articuler engagement financier et positionnement régional.

Les gouvernements engagés dans la normalisation composent en outre avec des opinions publiques souvent hostiles à Israël. Une dégradation à Gaza ou l’absence d’horizon politique pourrait fragiliser ces équilibres internes.

La question palestinienne, point de vulnérabilité

La tension centrale demeure palestinienne. L’exclusion du Hamas et la marginalisation de l’Autorité palestinienne ouvrent la voie à une gestion principalement technico-sécuritaire. Or sans base politique reconnue, la reconstruction peine à s’ancrer.

Une amélioration matérielle peut atténuer les tensions. Sans représentation institutionnelle claire ni perspective de souveraineté, elle reste exposée. Le conflit ne relève pas seulement des infrastructures; il touche à la souveraineté et à la reconnaissance.

Ces lignes de fracture soulignent la limite du modèle: l’ingénierie sécuritaire et financière peut contenir une crise, mais elle ne se substitue pas à une solution politique inclusive. Les implications dépassent Gaza et engagent des équilibres régionaux et internationaux plus larges.

Un précédent pour l’ordre international?

Le Conseil de la Paix dépasse le cadre gazaoui. Il peut être interprété comme un test d’un mode d’action diplomatique fondé sur des coalitions restreintes, un leadership assumé et une mise à distance des institutions universelles. L’enjeu touche à l’évolution du système international.

Un modèle exportable?

Le format repose sur un noyau d’États alignés autour d’une direction américaine, avec une recherche d’efficacité plutôt qu’un consensus élargi. Cette méthode prolonge la dynamique des Accords d'Abraham: avancer avec les volontaires.

Un schéma comparable pourrait être envisagé en Ukraine, autour de Taïwan ou au Sahel. Les États-Unis coordonnent, les partenaires contribuent, tandis que le cadre multilatéral devient secondaire. La rapidité décisionnelle est un atout; l’exclusion d’acteurs non alignés et la fragmentation normative constituent le revers.

Un multilatéralisme en retrait

Le Conseil illustre l’affaiblissement du rôle central de l’Organisation des Nations Unies. Bloquée au Conseil de sécurité des Nations unies par les vetos, l’ONU voit se multiplier des formats ad hoc. Coalitions ponctuelles et arrangements ciblés s’imposent progressivement.

Cette évolution peut accélérer l’action, mais elle modifie l’équilibre entre règles communes et rapports de puissance. À terme, elle favorise des configurations d’influence plus que des cadres universels.

Un rééquilibrage régional

Sur le plan régional, le Conseil consolide un axe sécuritaire entre Israël, l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis, avec l’Égypte en pivot. L’objectif est de contenir l’Iran et de réduire l’influence du Hamas.

La normalisation israélo-arabe s’inscrit ainsi dans des projets opérationnels. La Turquie conserve une posture critique, tandis que le Qatar ajuste sa position. Gaza devient un point de convergence de dynamiques sécuritaires et économiques au Levant.

Le Conseil apparaît donc comme plus qu’un mécanisme de reconstruction: il esquisse un précédent diplomatique. Reste ouverte la question de sa durabilité sans intégration politique élargie — interrogation qui conditionne les trajectoires possibles.

Trois trajectoires possibles

L’avenir du Conseil dépend d’un paramètre central : sa capacité à articuler efficacité opérationnelle et légitimité politique. Dans un environnement régional instable, trois scénarios peuvent être envisagés. Ils mettent à l’épreuve un modèle qui privilégie la stabilisation économique avant le règlement politique.

1. Stabilisation consolidée

Dans l’hypothèse favorable, des représentants liés à l’Autorité palestinienne ou à des courants modérés sont associés à la gouvernance. Les financements s’élargissent grâce aux fonds souverains du Golfe et à des partenaires occidentaux. Une coordination minimale avec l’Organisation des Nations Unies ou le Quartet pour le Moyen-Orient redonne une légitimité internationale.

Gaza évoluerait alors vers un pôle économique stabilisé, consolidant l’axe israélo-arabe issu des Accords d’Abraham et réduisant l’influence de l’Iran. Un transfert progressif de responsabilités politiques ancrerait cette évolution dans une souveraineté encadrée. Le Conseil pourrait être présenté comme un précédent opérationnel.

2. Statu quo fragile

Scénario intermédiaire: la reconstruction progresse sans avancée politique. Les infrastructures se développent, la sécurité demeure encadrée par les États-Unis et leurs partenaires, et le désarmement du Hamas reste partiel.

Ce schéma évoque les équilibres post-Accords de Dayton dans les Balkans: stabilité fonctionnelle mais dépendance prolongée. L’Union européenne soutient à distance, la Turquie critique, l’Iran exploite les marges. Gaza subsisterait comme enclave dépendante, exposée aux chocs régionaux.

3. Rechute et polarisation

Dans le scénario d’échec, les violences reprennent et les projets s’enlisent. L’exclusion politique nourrit la contestation, les financements se contractent et les partenaires se désengagent.

Une polarisation régionale s’accentuerait. L’Organisation des Nations Unies redeviendrait un recours, tandis que l’expérience rappellerait l’Irak après 2003 : investissements importants sans consolidation politique durable.

Ces trois trajectoires convergent sur un point: le Conseil peut produire une stabilisation fonctionnelle. Sans intégration politique crédible, cette stabilité demeurera réversible. Ses choix stratégiques détermineront si l’efficacité initiale se traduit en consolidation ou en fragilité structurelle.

Ajuster pour durer

Pour éviter l’enlisement ou l’échec, le Conseil doit corriger plusieurs fragilités. Il ne s’agit pas de modifier sa logique opérationnelle, mais de lui donner un ancrage politique.

1. Intégrer une représentation palestinienne formelle

Associer des figures issues de l’Autorité palestinienne ou des personnalités reconnues à la gouvernance du fonds introduirait un minimum de légitimité. Même consultative, cette participation ferait évoluer le statut des Palestiniens de bénéficiaires vers acteurs et réduirait le risque de rejet interne.

2. Rétablir un lien multilatéral

Un mécanisme de supervision associant l’Organisation des Nations Unies ou le Quartet pour le Moyen-Orient renforcerait la crédibilité internationale et limiterait les critiques d’un dispositif fermé.  

3. Clarifier le transfert de souveraineté

Une feuille de route publique — désarmement progressif, consultations locales, autonomie graduelle — donnerait un horizon institutionnel. Sans perspective politique, la stabilisation risque d’être perçue comme une tutelle.

4. Réengager l’Europe

Confier à l’Union européenne un rôle dans la reconstruction institutionnelle contribuerait à combler le déficit politique et de crédibilité du processus.
Ces ajustements ne modifient pas l’architecture du Conseil ; ils en conditionnent la viabilité.

Conclusion — L’épreuve de la légitimité

Le Conseil de la Paix illustre une évolution des pratiques diplomatiques: coalitions restreintes, pilotage resserré, priorité à la sécurité et à l’investissement, plutôt qu’à la négociation. À court terme, cette méthode peut produire des effets tangibles.

Mais une stabilisation sans participation politique effective demeure fragile par nature. Le conflit israélo-palestinien ne se réduit ni à un déficit d’infrastructures ni à un problème de gouvernance technique; il touche à la reconnaissance, à la souveraineté et à la représentation. En différant ces dimensions, le Conseil prend le risque de transformer une pacification opérationnelle en équilibre provisoire.

Au-delà de Gaza, l’enjeu est systémique. Si ce modèle s’impose, il consacrera un tournant : la gestion des crises par coalitions sélectives pourrait supplanter les cadres multilatéraux inclusifs. Mais si l’expérience échoue faute d’ancrage politique, elle illustrera la limite d’une diplomatie fondée sur l’ingénierie sécuritaire et financière.

La question n’est donc pas seulement de savoir si Gaza sera reconstruite. Elle est de déterminer si l’efficacité peut durablement tenir lieu de légitimité. C’est sur ce point que se jouera la portée réelle du Conseil — et, peut-être, l’évolution des équilibres diplomatiques à venir.

Elyes Ghariani
Ancien ambassadeur en Allemagne

 

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